La réputation en ligne et les jeunes : aider une population vulnérable à sécuriser son avenir numérique

Matthew Johnson (Directeur de l’éducation, HabiloMédias)

Août 2016

Remarque : Ce document a été présenté par les auteurs ou auteures au Commissariat à la protection de la vie privée du Canada dans le cadre de la consultation sur la réputation en ligne.

Avertissement : Les opinions exprimées dans ce document sont celles des auteurs ou auteures et ne reflètent pas nécessairement celles du Commissariat à la protection de la vie privée du Canada. Comme ce mémoire a été fourni par une entité non assujettie à la Loi sur les langues officielles, il a été traduit de sa langue d’origine par le Commissariat à titre indicatif. En cas de divergence, veuillez consulter la version anglaise. Pour plus d’information sur la politique du Commissariat sur l’offre de contenu dans les deux langues officielles, vous pouvez consulter la page d’Avis importants.


Les enfants et les adolescents sont considérés comme particulièrement vulnérables au risque d’atteinte à leur réputation en ligne. Malgré leur participation enthousiaste aux médias sociaux, on aurait tort de croire que les jeunes ne se préoccupent pas de la protection de leur vie privée. L’étude intitulée Jeunes Canadiens dans un monde branché, Phase III, réalisée par HabiloMédias en 2014 auprès de plus de 5 000 élèves à l’échelle du Canada, portait sur les expériences vécues par les jeunes dans les médias numériques et sur leurs attitudes face à ces derniers. Elle montre que les jeunes se soucient grandement de leur vie privée et qu’ils prennent des mesures concrètes pour la protéger. L’étude a aussi fourni de l’information utile pour l’élaboration, par HabiloMédias, de ressources en matière de littératie numérique et de citoyenneté numérique à l’intention des jeunes. Ces ressources sont présentées plus en détail ci-après.

S’il y a une chose que l’on peut affirmer sans crainte de se tromper concernant l’expérience vécue par les jeunes en ligne, c’est qu’elle est centrée sur l’aspect social. D’après l’étude d’HabiloMédias, de nombreux sites très fréquentés par les élèves sont des réseaux sociaux, comme Facebook et Twitter, ou des sites comportant des fonctions permettant le partage de contenu. Snapchat et d’applications similaires offrent aux jeunes la possibilité de partager de manière sélective des photos et des vidéos de façon qu’elles ne semblent pas se trouver en ligne à tout jamais. Leur succès indique que les jeunes prennent des décisions dictées par la volonté de protéger leur vie privée. De nombreux élèves participant à notre étude ont déclaré prendre des mesures concrètes pour gérer leur image en ligne. Par exemple, ils suppriment des éléments qu’ils ont eux-mêmes affichés (les trois quarts des élèves de 11e année [secondaire IV au Québec] ont affirmé l’avoir fait) ou demandent à une autre personne de supprimer des éléments se rapportant à eux (les deux tiers des élèves de 11e année [secondaire IV au Québec] ont affirmé l’avoir fait).

Il y a deux choses que l’on doit savoir concernant l’opinion des jeunes sur les questions relatives à la protection de la vie privée, surtout celles touchant la réputation. Tout d’abord, pour protéger leur vie privée, les jeunes s’efforcent de contrôler les destinataires — c’est-à-dire qu’ils choisissent qui a accès aux éléments qu’ils partagent au lieu de choisir ce qu’ils partagent. En outre, les jeunes Canadiens ne cachent pas certains éléments seulement à leurs parents ou à d’autres figures d’autorité. Ils sont tout aussi prudents en ce qui a trait au contenu qu’ils partagent avec leurs amis et pairs qu’avec leur famille. Il y a même des éléments qu’ils ne veulent partager avec personne : un élève sur quatre a déjà supprimé un élément affiché en espérant que personne ne le voie; un sur quatre également a déjà demandé à une autre personne de supprimer quelque chose pour la même raison. Ensuite, même si les jeunes protègent leur vie privée en se servant de mécanismes techniques, comme les paramètres de confidentialité des réseaux sociaux, ils préfèrent généralement s’en remettre à leurs contacts, par exemple en demandant aux autres de supprimer des photos d’eux qu’ils n’aiment pas. En fait, les jeunes Canadiens ont adopté des normes sociales rigoureuses en matière de partage de photos. Pratiquement tous les élèves qui ont pris part à notre sondage s’attendent à ce que leurs amis demandent leur autorisation avant d’afficher une photo d’eux susceptible de leur porter préjudice ou de les mettre dans l’embarras. En outre, plus de la moitié s’attendent à ce qu’on leur en fasse la demande avant d’afficher toute photo d’eux.

Éthique en matière de vie privée

Les résultats de notre étude montrent que, dans le contexte d’un réseau, notre vie privée relève tout autant des autres que de nous, car les autres peuvent partager les éléments que nous choisissons d’afficher en ligne. Bien entendu, ce partage constitue l’un des principaux aspects des réseaux sociaux. D’après plusieurs études, les jeunes acquièrent du prestige quand leur contenu est partagé, que ce soit directement — lorsque quelqu’un le republie, notamment par partage de gazouillis — ou indirectement lorsqu’ils reçoivent des signes d’approbation, comme des mentions « j’aime ». Cependant, comme nous l’avons mentionné, tout en souhaitant que le contenu qu’ils affichent soit partagé, les jeunes veulent qu’il soit vu par davantage de personnes faisant partie des destinataires ciblés, mais non par d’autres personnes. C’est pourquoi nous devons enseigner aux jeunes non seulement à gérer leur vie privée, mais aussi à respecter celle des autres. Un des sujets les plus médiatisés en ce qui a trait à la protection de la réputation au cours des dernières années, soit les sextos, est un bon exemple à cet égard. Même si ce n’est jamais une bonne idée pour quiconque, et surtout les jeunes, d’envoyer des sextos, rien ne prouve que cette pratique comporte des risques en soi. Par exemple, dans une étude américaine réalisée auprès d’étudiants d’université, de nombreux répondants ont affirmé y voir une expérience positive. Il est fort probable que le préjudice soit attribuable au partage ou au transfert des sextos. Même si les sextos qui sont vus uniquement par le destinataire initial ont généralement peu d’effets négatifs, les risques associés à la consultation de sextos par des tiers sont évidents. Notre étude a révélé une étroite corrélation entre l’adoption de « règlements de la maison » et l’absence de cruauté et de méchanceté en ligne. Toutefois, on n’observe aucune corrélation entre l’adoption de ce type de règlements et le fait que les élèves envoient ou non des sextos. Il semble donc que les élèves qui envoient des sextos ne considèrent pas que cette décision relève d’une question d’éthique ou que les auteurs de sextos ne méritent pas le respect. Quoi qu’il en soit, ces résultats font ressortir la nécessité d’encourager l’empathie en ligne et d’enseigner aux jeunes à envisager de manière éthique et responsable le partage du contenu d’autrui.

Littératie numérique : une approche globale

Il faut enseigner aux jeunes à gérer leur propre vie privée et à respecter celle des autres. Le chevauchement entre ces deux démarches montre pourquoi HabiloMédias a adopté une approche globale selon laquelle il est impossible de dissocier complètement les différentes compétences inhérentes à la littératie numérique. Par exemple, pour ce qui est des sextos, les jeunes doivent être en mesure de gérer leur propre vie privée et de prendre des décisions éthiques à l’égard de celle des autres. Ils doivent aussi comprendre les différences entre les relations saines et les relations malsaines (selon des études américaines, les sextos envoyés à la suite de pressions ou sous la contrainte sont trois fois plus susceptibles d’avoir des effets négatifs); comprendre les concepts de respect et de consentement; connaître les outils techniques à utiliser si le partage d’une photo prend des proportions incontrôlables; être au courant des recours offerts par les plateformes où la photo a été partagée; se familiariser avec leurs droits et responsabilités et avec les mécanismes permettant de régler la situation en vertu des lois canadiennes et internationales; et adopter des pratiques exemplaires en matière de cybersécurité (le quart des jeunes Canadiens divulguent leur mot de passe à leurs meilleurs amis et un jeune sur six le divulgue à son petit ami ou à sa petite amie).

La bonne nouvelle, c’est que les jeunes Canadiens souhaitent généralement acquérir ces compétences et qu’ils ont davantage tendance à se tourner vers leurs enseignants et leurs parents que vers leurs pairs ou des sources en ligne pour se renseigner. Mais les enseignants et les parents se sentent souvent dépassés lorsqu’il s’agit de régler des problèmes numériques. Ils ont besoin d’un soutien accru pour faire bénéficier les jeunes des compétences et de l’orientation morale voulues. Par exemple, selon près de neuf enseignants canadiens sur dix, il est « très important » que leurs élèves comprennent les questions relatives à la protection de la vie privée. Cependant, à peine plus du tiers des enseignants estiment être en mesure de leur enseigner ce qu’ils doivent savoir. Pour remédier à cette lacune, il faut offrir aux enseignants un perfectionnement professionnel sur les questions numériques et adopter une approche globale en matière de littératie numérique dans le cadre des programmes d’enseignement de la maternelle à la 12eannée (secondaire V au Québec) dans chaque province et territoire. En attendant, les parents se sentent épuisés par le rythme des changements technologiques et la pression de rester au fait des activités en ligne de leurs enfants. Ils sont souvent motivés par une « peur de l’inconnu » injustifiée, qui les pousse à surveiller constamment leurs enfants. Les parents ont besoin d’obtenir des renseignements exacts et de savoir que leur rôle traditionnel de fournisseurs de soins et de guides moraux est non seulement toujours pertinent, mais aussi plus essentiel que jamais. Ils doivent avoir accès à des outils pratiques pour engager et entretenir un dialogue avec leurs enfants concernant les questions numériques.

Citoyenneté numérique : une approche fondée sur les droits

Les jeunes Canadiens ont constamment besoin d’une orientation sur le plan moral et éthique, ce qui fait ressortir la question de la citoyenneté numérique. La définition précise de cette expression ne cesse d’évoluer, encore plus que celle de la littératie numérique. Elle se limite trop souvent à une liste de choses à ne pas faire. Il s’agit de points importants, mais cette perspective n’est pas attrayante pour les jeunes. Il pourrait être plus efficace de considérer la citoyenneté numérique comme le résultat escompté de l’alphabétisation numérique, et non comme un sujet distinct, et de l’envisager non seulement sous l’angle des responsabilités, mais aussi sous celui des droits du citoyen numérique. Cette approche établit le lien essentiel entre l’enseignement aux jeunes des mesures qu’ils peuvent prendre pour gérer et protéger leur vie privée et la démarche consistant à les outiller afin qu’ils y parviennent vraiment. Les jeunes Canadiens doivent savoir qu’ils ne renoncent pas à leurs droits quand ils naviguent en ligne et, en fait, qu’ils peuvent avoir des droits qu’ils ne connaissent pas. Par exemple, bien souvent, les jeunes ne connaissent pas leurs droits à titre de consommateurs, qu’il s’agisse de droits prévus par les conditions de service qu’ils acceptent (les deux tiers des élèves canadiens ne comprennent pas l’objectif des politiques de confidentialité) ou par certaines lois, comme la Loi sur la protection des renseignements personnels et les documents électroniques (LPRPDE). La plupart des grands réseaux sociaux ont fait énormément de progrès au cours des dernières années pour ce qui est de mettre à la disposition des utilisateurs, surtout les jeunes, davantage d’outils pour gérer leur vie privée et supprimer tout contact indésirable. Toutefois, notre étude montre que ces outils ne sont pas connus des jeunes Canadiens ou qu’ils ne leur inspirent pas confiance. Seulement un peu plus d’un élève interrogé sur six communiquerait avec le fournisseur de services pour faire supprimer une photo indésirable.

Même si Internet transcende les frontières, les jeunes ne renoncent pas à leurs droits de la personne et à leurs droits civils lorsqu’ils naviguent en ligne. La Charte canadienne des droits et libertés et la Convention relative aux droits de l’enfant des Nations Unies confèrent aux jeunes des droits essentiels dans leurs interactions avec le gouvernement, les fournisseurs de services, les tiers et d’autres internautes. (La Charte régit expressément la relation juridique entre les particuliers et le gouvernement, mais la Cour suprême s’en est inspirée dans des causes de common law.) Mentionnons le droit à la vie privée, à la liberté d’expression, à l’éducation et à l’accès à l’information et celui d’être protégé contre la discrimination, la peur, la violence et le harcèlement. Selon notre étude, les filles canadiennes sont plus nombreuses que les garçons à être craintives face à Internet. Cette crainte peut limiter les possibilités s’offrant à elles, miner leur confiance, réduire leur résilience et les rendre moins aptes à assurer leur sécurité. Des événements survenus au cours des dernières années ont montré clairement que de nombreux sites en ligne constituent des environnements hostiles pour les femmes et les filles et pour les membres des minorités visibles et d’autres groupes marginalisés. Les exploitants de bon nombre de ces sites ont pris des mesures concrètes pour améliorer le climat qui y règne. Mais, d’après plusieurs recherches, un changement de culture est plus efficace lorsqu’il émane de la collectivité : on doit sensibiliser les jeunes à leurs droits dans les tribunes en ligne et les outiller pour créer des collectivités où leurs droits seront respectés.

Le traitement différent réservé aux filles et aux garçons est un domaine où les droits et la protection de la réputation se chevauchent à plusieurs égards. Comme nous l’avons vu, les pratiques concernant le partage de sextos — et, tout particulièrement, les conséquences en découlant — varient grandement d’un sexe à l’autre : les filles qui envoient elles-mêmes des sextos ou dont les sextos sont partagés ne sont pas plus nombreuses que les garçons, mais elles subissent des conséquences très différentes lorsque les sextos sont rendus publics. C’est pourquoi la formation sur l’éthique que nous préconisons doit s’accompagner d’une approche fondée sur les droits en ce qui a trait à la citoyenneté numérique. Ainsi, il faut enseigner aux élèves que le droit à la vie privée est important et inaliénable et qu’ils peuvent donner ou refuser leur consentement (dans divers contextes). Il faut aussi les encourager à remettre en question les attitudes à l’égard du genre et de la sexualité qui mènent à un système à deux poids deux mesures selon qu’il s’agit de sextos de filles ou de garçons.

L’attitude des parents à l’égard de la protection de la vie privée est un autre domaine où on observe un chevauchement entre les droits et de la protection de la vie privée. Selon notre étude, l’importance particulière accordée aux risques en ligne dans les messages du gouvernement et dans la couverture médiatique portant sur les problèmes rencontrés par les jeunes dans Internet — souvent, mais pas toujours, dans les meilleures intentions — a incité les parents à croire qu’ils doivent constamment surveiller les activités de leurs enfants en ligne. En plus de miner la confiance et de nuire à une communication ouverte, cette surveillance — à plus forte raison si elle est exercée secrètement — envoie aux jeunes le message qu’ils n’ont pas droit à leur vie privée. Par ricochet, les parents n’ont guère de crédibilité lorsqu’ils encouragent leurs enfants à protéger leur vie privée dans d’autres contextes. Ce qui est particulièrement malheureux, c’est que les parents sont probablement les mieux placés pour favoriser la citoyenneté numérique axée sur les droits décrite ci-dessus en discutant avec les jeunes et en établissant des « règlements de la maison » qui les encouragent à respecter les droits des autres, à exercer leurs propres droits et à comprendre le juste équilibre entre les droits qui sous-tendent la Charte (par exemple en établissant une distinction entre l’exercice d’une surveillance constante et l’accès à un compte par un parent qui a des raisons de croire que la situation est vraiment grave.

Les décideurs, les technologues et les éducateurs ont tous un rôle à jouer pour aider les jeunes à faire des choix judicieux concernant leur réputation en ligne, mais la responsabilité ne s’arrête pas là. Les normes et les attitudes des jeunes en ce qui a trait à la protection de la vie privée, doivent faire l’objet de recherches approfondies, surtout dans les domaines où il y a un chevauchement avec d’autres aspects de la littératie numérique. En outre, nous devons épauler les parents, les professionnels de la santé, les autorités en matière de santé publique, les défenseurs des droits des jeunes, les conseillers œuvrant auprès d’eux et les groupes communautaires, voire les producteurs de médias, afin de garantir que les jeunes bénéficient d’une formation complète en littératie numérique. Nous leur permettrons ainsi de connaître et d’exercer leurs droits tout en favorisant une culture où la vie privée de chacun sera respectée.

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