Résumé des recherches sur la protection de la vie privée des jeunes en ligne

Valerie Steeves

Ce rapport a été commandé par le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada

Mars 2010

Avis de non-responsabilité: Les opinions exprimées dans ce rapport sont celles de l’auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement celles du Commissariat à la protection de la vie privée du Canada.


Sommaire

Ce rapport vise à éclairer les initiatives de sensibilisation de façon à promouvoir la protection de la vie privée en ligne des enfants. Pour ce faire, il résume les conclusions de recherche en sciences sociales sur les façons dont les jeunes conçoivent et gèrent leurs renseignements personnels dans un environnement en ligne et les façons dont les jeunes comprennent et vivent leur vie privée dans un environnement en ligne, y compris leurs idées préconçues et leurs attitudes. Ce rapport dresse également une liste de pratiques exemplaires à des fins d’engagement et de sensibilisation du grand public pour aider les jeunes à gérer leur vie privée en ligne.

Tendances générales se dégageant des recherches

Bien que les recherches continuent à porter sur les façons dont les renseignements personnels des jeunes sont recueillis en ligne et sur l’efficacité des mesures réglementaires qui intègrent des pratiques équitables de traitement de l’information, elles portent un regard critique sur la collecte de renseignements dictée par le marché et les mesures de protection des données personnelles. La sensibilisation à la protection de la vie privée doit non seulement viser l’adoption de pratiques équitables de traitement de l’information, mais aussi amener les enfants à s’interroger sur le rôle de la publicité, du marketing et du consommateurisme dans l’offre de produits médiatiques à leur intention.

Les initiatives de sensibilisation conçues pour appuyer cet engagement essentiel dans l’environnement en ligne sont souvent formulées du point de vue de la sécurité. Toutefois, les recherches démontrent clairement que, au mieux, la peur que les enfants soient la cible de prédateurs sexuels ou qu’ils soient harcelés en ligne est exagérée et que, au pire, elle est l’écho d’une panique morale. De plus, les préoccupations liées à la sécurité sont souvent utilisées pour justifier une surveillance accrue qui stigmatise les principaux concernés, ce qui mène à deux résultats contradictoires : l’enfant est une victime qui doit être surveillée pour sa propre protection, et l’enfant est une menace antisociale qui doit être surveillée pour la protection de la société.

Un autre problème, sans doute plus important encore, est que les initiatives de sensibilisation dont le but est d’apprendre aux enfants à ne pas communiquer de renseignements personnels en raison des risques pour la sécurité ont leurs limites, puisqu’elles sont déphasées par rapport à ce que les enfants connaissent d’Internet ou à l’expérience qu’ils en font. Beaucoup d’enfants utilisent les médias en ligne comme une plateforme pour se créer de nouvelles identités, établir des liens sociaux ou se comparer aux autres; tel est le contexte dans lequel ils vivent leur vie privée en ligne — ou ne réussissent pas à la vivre.

De simples règles limitant la communication modifient le comportement, mais cette corrélation a tendance à disparaître plus un enfant utilise Internet pour la création de nouvelles identités ou les interactions sociales. La supervision parentale n’élimine pas elle non plus la communication de renseignements, elle ne fait que la réduire. De même, le modèle réglementaire actuel ne peut, à lui seul, protéger adéquatement les enfants qui ont pleinement intégré Internet à leur vie sociale.

Une ingérence dans leur vie privée a des conséquences sur la conception que les enfants ont d’eux‑mêmes, de la confiance et de l’autorité. La surveillance mène également à une restructuration de l’art d’être parent, des soins à apporter aux enfants, des services sociaux et de l’école, puisque des discours sur la réduction des risques et la responsabilisation sont alors véhiculés dans l’environnement social des enfants. En définitive, une ingérence dans la vie privée nuit aux besoins d’évolution des enfants en ce qui a trait à la gestion de situations risquées, à la capacité de résilience, à la construction d’une identité sociale, à l’établissement de relations basées sur la confiance et à l’exercice d’une citoyenneté démocratique. La sensibilisation visant à promouvoir la protection de la vie privée des enfants en ligne doit donc comprendre bien plus que des campagnes d’information; elle doit commencer à problématiser et à examiner les conséquences réelles de la surveillance sur la vie des enfants, y compris le lien crucial entre la vie privée, la confiance et la démocratie.

Gestion des renseignements personnels en ligne

Les enfants publient fréquemment des renseignements en ligne pour la simple raison que le site contient une zone d’entrée de données pour ces renseignements. La communication de renseignements personnels est également liée aux avantages perçus — plus un site offre d’avantages, plus les renseignements ont tendance à être communiqués.

Les renseignements que les enfants communiquent sont souvent très personnels. Ce type de communication est motivé par un désir de s’exprimer, de présenter une image positive de soi et d’entretenir des liens avec des amis du monde réel.

Les pratiques de communication varient selon le sexe. Les filles ont plus tendance que les garçons à publier un profil, mais elles ont aussi plus tendance à tenter de faire en sorte que leur profil demeure privé. Les garçons qui publient un profil, en revanche, se sentent plus à l’aise que les filles de communiquer leur nom de famille, leur ville de résidence et leur numéro de téléphone cellulaire. Parallèlement, les garçons ont davantage tendance à mentir dans leur profil, alors que les filles ont davantage tendance à dire la vérité. La supervision parentale en ligne varie également selon le sexe. Les parents de filles ont plus tendance à vérifier ce qu’elles font en ligne que les parents de garçons.

Près de 80 % des adolescents indiquent que les jeunes ne sont pas assez prudents en ce qui a trait à la communication de renseignements personnels en ligne. Un grand nombre d’adolescents ont eu recours à des stratégies pour protéger leur vie privée en ligne, y compris la couverture physique de l’écran, la suppression des historiques, la contre-surveillance des professeurs, la création de comptes de courrier électronique secrets, la communication de renseignements faux ou incomplets et la navigation sur des sites Web de remplacement qui ne recueillent pas de renseignements personnels.

Attitudes et expériences des jeunes

Les enfants perçoivent le Web comme davantage privé que le monde réel puisqu’il leur offre des façons de restreindre le nombre de personnes qui peuvent prendre connaissance de leurs conversations.

La perception que le cyberespace est privé est renforcée par ce qui suit : le cyberespace permet de communiquer à l’aide d’un écran; les enfants peuvent soit contourner les contraintes physiques des communications en face à face (comme le jugement fondé sur le type corporel ou les traits faciaux), soit exercer un contrôle sur leur image ou sur leurs conversations avec des pairs; les sites de réseautage social semblent être conçus de façon à réunir des connaissances dans un emplacement en ligne à accès plus ou moins restreint; les sites demandent les adresses de courrier électronique et comprennent des conditions d’adhésion; les blogues publics ont des restrictions minimes à l’égard du contenu et peu de sanctions sont prévues pour les communications qui ne respectent pas ces restrictions.

Les enfants qui se savent épiés indiquent qu’ils continuent de participer à des communications en ligne parce qu’ils sentent qu’ils n’ont pas le choix; les communications en ligne sont devenues un élément essentiel de leur vie sociale et constituent une des façons par lesquelles ils communiquent avec leurs amis et leur famille.

Beaucoup continuent d’affirmer que les renseignements personnels en ligne sont privés, même si ceux-ci sont publiés sur Internet. Du point de vue des enfants, le problème n’est pas qu’eux‑mêmes révèlent des renseignements, mais que d’autres personnes — à qui les renseignements ne sont pas destinés — les épient. La création de mécanismes de réglementation fondés sur l’accessibilité du grand public est par conséquent problématique, parce que la simple accessibilité technique n’a aucun effet sur les attentes des jeunes, à savoir que leurs conversations sont privées et qu’elles doivent être traitées comme telles.

Les enfants n’ont pas l’impression qu’ils renoncent à leur vie privée en publiant des renseignements en ligne; au contraire, ils redéfinissent le concept de vie privée pour tenir compte des façons dont la transparence enrichit leurs expériences personnelles et sociales. Ils comptent sur de nouvelles règles d’étiquette pour protéger leur vie privée et sont en mesure de limiter les atteintes à la vie privée en provenance de leurs pairs parce que, paradoxalement, les atteintes à la vie privée en ligne, surtout dans les réseaux sociaux, ont lieu sur la sphère publique.

Les jeunes adolescents sont à un niveau de leur évolution qui les prédispose à se créer de nouvelles identités; ils ont donc tendance à publier des profils personnels élaborés, stylisés et détaillés. Les adolescents plus vieux publient des profils contenant des renseignements précis plus ou moins authentiques, qu’ils rendent accessibles à leurs amis et connaissances du monde réel, ce qui montre un intérêt approprié à leur âge et à leur niveau d’évolution pour l’authenticité et les liens réels.

Les jeunes commencent déjà à assurer leur propre protection dans les espaces virtuels, au moins d’une façon élémentaire et ils déterminent, même inconsciemment, les renseignements qui sont trop privés pour les rendre accessibles à tous.

Pratiques exemplaires à des fins d’engagement et de sensibilisation du grand public

Bien que les campagnes d’information qui sensibilisent les enfants aux pratiques équitables de traitement de l’information aient un but louable, elles ne sont pas en soi une réponse adéquate aux besoins des enfants.

Le matériel didactique qui ne fait que dire aux enfants de ne pas communiquer leurs renseignements personnels en ligne ratera probablement sa cible parce qu’il ne prend pas en considération le fait que les médias en ligne sont une partie intégrante de la vie sociale de nombreux enfants et que ceux-ci tirent profit de la transparence en ligne.

De même, les campagnes axées sur la sécurité ne sont pas efficaces puisqu’elles portent principalement sur des dangers qui sont à la fois très peu probables et incompatibles avec les expériences sociales des jeunes. Ces campagnes peuvent même inciter les adultes, particulièrement les parents et les professeurs, à surveiller en ligne les enfants et, de fait, à porter atteinte à la vie privée des enfants en voulant la protéger.

Les campagnes sur les pratiques équitables de traitement de l’information doivent par conséquent promouvoir des habiletés pratiques comme : l’utilisation de paramètres de protection de la vie privée; la suppression de comptes; la suppression d’étiquettes sur une photo; le refus de remplir des zones non obligatoires dans les pages d’inscription et de profil; l’entrée de renseignements faux ou trompeurs, au besoin; l’utilisation efficace de pseudonymes; la formulation de plaintes sur les pratiques non équitables; la recherche de sites Web de remplacement, qui ne recueillent pas les renseignements personnels.

Parallèlement, la priorité doit être accordée aux initiatives de sensibilisation qui encouragent les enfants à examiner d’un œil critique des enjeux plus vastes, comme :

  • le rôle de la publicité, du marketing et du consommateurisme dans les expériences en ligne des enfants;
  • la relation entre la protection de la vie privée et l’identité, la confiance et les liens sociaux;
  • le rôle de la protection de la vie privée dans les relations démocratiques;
  • la relation entre la surveillance, la réduction des risques et la responsabilisation.

La sensibilisation à la protection à la vie privée doit illustrer les façons dont la combinaison de la surveillance et du consommateurisme vient limiter les visées égalitaires des filles et manipuler leurs relations privées à des fins commerciales, puisque des entreprises structurent intentionnellement le cyberespace pour y inclure des messages de marketing, encourager un certain type de consommation et établir la légitimité d’un certain type de corps et d’un certain type de fille.

En outre, il est important de sensibiliser les adultes, particulièrement les parents et les professeurs, au rôle important que joue la vie privée dans le développement sain des enfants. Les parents qui discutent avec leurs enfants des enjeux du cyberespace et qui les encouragent à développer leur propre vision du monde auront des enfants qui feront preuve de bon sens en ce qui concerne la protection de la vie privée. De plus, les initiatives de sensibilisation qui comprennent des discussions avec d’autres groupes de référence, y compris avec les pairs, les professeurs et les parents, remplissent un rôle important en ce qui a trait à la modification positive du comportement en ligne des enfants à l’égard de la protection de la vie privée.

Introduction

Une analyse documentaire a été menée en 2007 pour dégager les principales tendances ressortant des recherches universitaires sur la protection de la vie privée des enfants. Cette analyse a révélé que les chercheurs œuvrant dans de nombreux domaines effectuaient un travail qui pouvait éclairer notre compréhension de la question, même si peu d’entre eux l’abordaient directement. Par exemple, des organisations non gouvernementales du Canada et des États‑Unis ont réalisé des recherches sur l’utilisation de nouvelles technologies par les enfants, mais rares sont celles qui se sont uniquement concentrées sur les questions de protection de la vie privée. Les quelques études qui l’ont fait ont généralement cherché à vérifier la conformité à des systèmes de réglementation conçus pour protéger la vie privée plutôt qu’à explorer les préférences et les pratiques des enfants en matière de protection de la vie privée.

Le rapport que J. Turow a publié en 2001, intitulé Privacy Policies on Children’s Websites: Do They Play by the Rules?, en est un bon exemple. Cette recherche a été publiée par l’Annenberg Public Policy Centre de l’Université de Pennsylvanie, un des principaux centres de recherche des États‑Unis. La grande majorité du travail de ce centre porte sur l’utilisation des médias traditionnels par les enfants. Lorsque les enfants sont passés aux médias en ligne, le centre a recueilli des données sur les pratiques de collecte de renseignements sur les terrains de jeu en ligne des enfants et a publié un seul rapport sur la cette question. Étant donné que la question de la protection de la vie privée s’insérait dans un programme de recherche plus vaste sur les enfants et les médias, le rapport a porté davantage sur l’efficacité des mécanismes de réglementation à protéger les flux de renseignements en ligne des enfants que sur leur expérience de la protection de la vie privée.

Depuis le début des années 2000, les chercheurs de diverses disciplines ont commencé à examiner la signification des pratiques en ligne des enfants, ce qui a augmenté considérablement l’ensemble des connaissances sur les comportements et les expériences. Parallèlement, un consensus international a émergé quant au choix d’accorder la priorité à des initiatives de sensibilisation pour promouvoir la protection de la vie privée des enfants en ligneNote de bas de page 1.

Le présent rapport vise à éclairer ces initiatives en résumant les conclusions de recherche en sciences sociales en ce qui concerne :

  1. la façon dont les jeunes conçoivent et gèrent leurs renseignements personnels dans un environnement en ligne;
  2. la façon dont les jeunes comprennent et vivent leur vie privée dans un environnement en ligne, y compris leurs idées préconçues et leurs attitudes.

Ce rapport dresse également une liste de pratiques exemplaires à des fins d’engagement et de sensibilisation du grand public pour aider les jeunes à gérer leur vie privée en ligne.

Méthodologie

La plupart des premières recherches sur les enfants et les médias en ligne étaient menées pas des organisations non gouvernementales (ONG). Le protocole de recherche était par conséquent conçu pour trouver les rapports de recherche publiés par les ONG et les documents didactiques portant sur la protection de la vie privée en ligne des enfants.

Tout d’abord, les sites Web appartenant à des ONG reconnues comme chefs de file de la recherche sur l’utilisation de nouvelles technologies et de médias par les jeunes ont été ciblés. Ces ONG comprennent le Réseau Éducation‑Médias, la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants, la Fondation Kaiser, l’Internet and American Life Project du Pew Research Centre, l’Institut Vanier de la famille, le projet UK Children Go Online, le projet EU Kids OnLine, l’UNICEF et l’Annenberg Public Policy Centre. Un examen détaillé de toutes les recherches publiées sur ces sites a été effectué pour cibler les rapports qui se concentraient sur la protection de la vie privée ou qui donnaient un aperçu des comportements en ligne des jeunes à l’égard de la protection de la vie privée. Les liens contenus sur ces sites et menant à des sites d’organisations partenaires ou à des études ont été suivis pour trouver d’autres recherches dans le domaine. De plus, une recherche générale sur le Web a été menée. Une liste de tous les rapports pertinents d’ONG a été créée.

Ensuite, une recherche exhaustive des documents didactiques a été réalisée pour cibler les recherches pertinentes dans les disciplines suivantes : sciences politiques, sociologie, communications, droit, psychologie, géographie, criminologie, études commerciales, services sociaux et éducation. En raison du caractère multidisciplinaire de la recherche, un grand nombre de moteurs de recherche ont été utilisés, y compris :

  • ACM;
  • Blackwell Synergy;
  • Cambridge University Press;
  • EBSCO;
  • Emerald;
  • JSTOR;
  • Project Muse;
  • PsychINFO
  • SAGE Journals Online;
  • Scholars Portal;
  • Springer;
  • Web of Science (Web of Knowledge);
  • WilsonWeb (réglé au paramètre Humanities & Social Sci Retro).

Des termes d’interrogation ont été conçus pour obtenir comme résultats une grande variété de recherches sur les enfants et les médias en ligne en général, de façon à ce que des articles précis traitant explicitement ou implicitement de la protection de la vie privée puissent être sélectionnés à des fins d’annotation après la lecture des résumés. Les termes d’interrogation étaient les suivants :

  • [child* OR youth OR young person OR teen* OR adolescent*] AND:
    • priv*;
    • technolog*;
    • internet;
    • world wide web;
    • www;
    • social networking;
    • Facebook;
    • MySpace.

Les résultats de recherche ont été analysés page par page jusqu’à ce que 5 pages soient passées en revue sans l’obtention de résultats pertinents. Les articles ayant un résumé pertinent ont été sélectionnés et une liste modifiable de citations a été créée.

Les listes d’articles et de rapports de recherche pertinents provenant des recherches sur les ONG et sur les documents didactiques ont été fusionnées. Chaque rapport ou article a ensuite été lu pour déterminer si les conclusions de recherche contribuaient à éclairer notre compréhension des deux principales questions. Les rapports et les articles exclus ont été supprimés de la liste.

Un résumé a été rédigé pour chacun des 113 rapports et articles de la liste. Les résumés ont été lus et relus un bon nombre de fois pour en extraire les thèmes principaux. En vue de faciliter l’extraction et l’analyse de documents, une liste de mots clés a été associée à chaque résumé.

La liste complète des articles et rapports à l'étude, une liste de mots clés et des résumés de recherche sont disponibles en ligne au www.techlaw.uottawa.ca.

Analyse

Tendances générales se dégageant des recherches

Les premières recherches sur la vie privée des enfants en ligne se limitaient principalement à : 1) l’établissement des façons dont les renseignements personnels des enfants étaient collectés en ligne et 2) l’évaluation des mesures réglementaires intégrant des pratiques équitables de traitement de l’information (Montgomery, 1996; Turow, 2001; Cai et Gantz, 2000; Hertzel, 2000; Lewandowski, 2003). Bien que les recherches plus récentes continuent d’aborder ces questions, elles portent un regard beaucoup plus critique sur la collecte de renseignements dictée par le marché et la protection des données personnelles.

C’est en partie de mise au point dont il est question. Par exemple, un certain nombre d’études signalent que les politiques en matière de protection de la vie privée sont extrêmement difficiles à comprendre pour les enfants (Réseau Éducation-Médias, 2001-2005), et certaines études cherchent des façons d’encourager les entreprises à créer des politiques compréhensibles qui éclairent davantage la prise de décisions des enfants et des parents (Burkell, Steeves et Micheti, 2007; Montgomery, 2009). Cela dit, la plupart des recherches touchant à ce sujetNote de bas de page 2 critiquent grandement la protection des données personnelles et demandent des solutions qui dépassent le simple contrôle informationnel. La protection des données personnelles n’est pas insignifiante; elle est plutôt insuffisante en soi pour régler les problèmes de la publicité comportementale et de ses effets sur le développement de l’enfant (Chung et Grimes, 2005; Steeves, 2006; Meyers, 2009; Steeves 2009a; Royaume-Uni, 2009). Selon Calvert (2008), les techniques de marketing furtif, comme la dissimulation de contenu publicitaire ou commercial dans des jeux, des vidéoclips ou d’autres médias en ligne, sont particulièrement problématiques chez les enfants de moins de huit ans, puisqu’ils n’ont pas les habiletés cognitives pour percevoir le caractère persuasif des publicités en ligne ou à la télévision. Même les enfants plus âgés sont vulnérables aux stratégies de marketing en ligne, qui estompent la distinction entre le contenu commercial et social et profitent de la confiance qu’ont les enfants en la fiabilité de certains espaces virtuels. Ainsi, les jeunes peuvent communiquer des renseignements personnels à des fins de marketing et de publicité sans le savoir. Bien que des règlements gouvernementaux protègent déjà la vie privée des enfants, les sanctions pourraient être élargies pour garantir que les jeunes sont à l’abri du marketing coercitif en ligne.

Dans une large mesure, le besoin de règlements qui dépassent la simple protection des données personnelles est fondé sur des recherches qui placent les pratiques de marketing en ligne dans un contexte plus vaste, des recherches qui sont critiques du rôle de la publicité, du marketing et du consommateurisme comme facteurs des produits médiatiques pour enfants. En ce sens, les questions liées à la protection de la vie privée en ligne sont aussi des questions sur le rôle que doivent jouer les médias dans la vie des enfants et les effets de l’hyperconsommation sur leur développement personnel et social. On a constaté que les enfants n’échangent pas volontairement leur droit à la vie privée contre les plaisirs du monde en ligne; leurs communications de renseignements personnels montrent plutôt qu’ils pensent que cet environnement est réellement privé (Barnes, 2006; Berson et Berson, 2006; Read, 2006; Timm et Duven, 2008) ou qu’ils pensent ne pas pouvoir demander que leur vie privée soit respectée (Calvert, 2009; Burkell, Steeves et Micheti, 2007). Il est prouvé que lorsque le marketing s’immisce dans leurs relations sociales et qu’ils ont le choix, ils utilisent les paramètres de protection de la vie privée pour mettre en place des limites à la communication de leurs renseignements en ligne (National Centre for Technology in Education, 2008) et ils se regroupent pour exiger des changements (Steeves, 2009).

Les initiatives de sensibilisation qui sont conçues pour appuyer cet engagement essentiel plus actif dans l’environnement en ligne sont souvent formulées du point de vue de la sécurité (Adams, 2007; Livingstone et Haddon, 2009). Toutefois, les recherches indiquent clairement que, au mieux, la peur que les enfants soient la cible de prédateurs sexuels ou qu’ils soient harcelés en ligne est exagérée (Di Gennaro et Simun, 2008) et que, au pire, elle est l’écho d’une panique morale (Lawson et Comber, 2000; Giroux, 2003). De plus, les préoccupations liées à la sécurité sont souvent utilisées pour justifier une surveillance accrue qui stigmatise les principaux intéressés (Giroux, 2003), ce qui mène ironiquement à deux résultats contradictoires : l’enfant est une victime qui doit être surveillée pour sa propre protection, et l’enfant est une menace antisociale qui doit être surveillée pour la protection de la société.

Un autre problème, sans doute plus important encore, est que les initiatives de sensibilisation dont le but est d’apprendre aux enfants à ne pas communiquer de renseignements personnels en raison des risques pour la sécurité ont leurs limites, puisqu’elles sont déphasées par rapport à ce que les enfants connaissent d’Internet ou à l’expérience qu’ils en font. La vaste majorité des études récentes indiquent que les jeunes se fient aux communications en réseau pour acquérir un sentiment d’identité (y compris expérimenter diverses identités) et approfondir leurs relations avec les gens qu’ils connaissent dans le monde réel. Il est à noter que, bien que 17 des articlesNote de bas de page 3 résumés ici traitent des types de relations qui se forment dans les espaces virtuels, seulement 5 discutent de ce phénomène comme un élément distinct et séparé du monde réel, et 29 articlesNote de bas de page 4 spécifient que les enfants utilisent les médias en ligne pour communiquer avec leurs amis et leurs familles du monde réel.

Par conséquent, beaucoup d’enfants utilisent les médias en ligne comme une plateforme pour se créer de nouvelles identités, établir des liens sociaux ou se comparer aux autres (Shade, 2008); tel est le contexte dans lequel ils vivent leur vie privée en ligne — ou ne réussissent pas à la vivre. De simples règles limitant la communication modifient le comportement, mais cette corrélation a tendance à disparaître plus un enfant utilise Internet pour la création de nouvelles identités ou les interactions sociales. La supervision parentale n’élimine pas elle non plus la communication de renseignements, elle ne fait que la réduire (Steeves et Webster, 2008). De même, le modèle réglementaire actuel ne peut, à lui seul, protéger adéquatement les enfants qui ont pleinement intégré Internet à leur vie sociale.

Les documents qui abordent la question dans le cadre d’études de surveillance fournissent un aperçu intéressant de l’influence d’une ingérence dans leur vie privée sur la conception que les enfants ont d’eux‑mêmes, de la confiance et de l’autorité. Jusqu’à présent, les chercheurs dans le domaine de la surveillance ne se sont pas beaucoup concentrés sur les enfants. Par contre, Surveillance & Society, la principale revue d’études de surveillance, a lancé un appel d’articles en janvier 2009 en vue d’une édition spéciale sur la surveillance et les enfants à paraître en avril 2010Note de bas de page 5.

Les articles de Surveillance & SocietyNote de bas de page 6 sont grandement fondés sur des études de l’enfant, les services sociaux et l’éducation, et ils apportent une nouvelle base de connaissances universitaires au dialogue sur les préoccupations en matière de protection de la vie privée. Dans l’ensemble, ils remettent en question le supposé besoin de « protéger » les enfants en les plaçant sous surveillance et ils montrent comment les expériences de la surveillance vécues par les enfants sont différentes selon leur sexe et leur statut socioéconomique. Ils décrivent également comment la surveillance mène à une restructuration de l’art d’être parent, des soins à apporter aux enfants, des services sociaux et de l’école puisque des discours sur la réduction des risques et la responsabilisation sont alors véhiculés dans l’environnement social des enfants. En définitive, cela nuit aux besoins d’évolution des enfants en ce qui a trait à la gestion de situations risquées, à la capacité de résilience, à la construction d’une identité sociale et à l’établissement de relations basées sur la confiance. Des recherches antérieures (David, 2001) soutiennent aussi que la surveillance nuit à la capacité d’apprendre des enfants puisqu’on ne leur donne jamais l’espace privé dans lequel ils peuvent se questionner sur de nouveaux concepts et les intégrer.

Enfin, un certain nombre d’articles examinent comment la perte de la vie privée nuit à la compréhension qu’ont les jeunes de la citoyenneté et de la gouvernance démocratiqueNote de bas de page 7. Trop souvent, la combinaison des intérêts commerciaux, du gouvernement et des écoles crée des infrastructures d’information qui, par défaut, manquent de mesures de protection de la vie privée, que ce soit pour des raisons de profits, de réduction des risques, d’efficacité ou de commodité. La sensibilisation visant à promouvoir la protection de la vie privée des enfants en ligne doit donc comprendre bien plus que des campagnes d’information; elle doit commencer à problématiser et à examiner les conséquences réelles de la surveillance sur la vie des enfants, y compris le lien crucial entre la vie privée et la démocratie.

Gestion des renseignements personnels en ligne

Les enfants et les jeunes communiquent des renseignements personnels sur des sites de réseautage social et dans des blogues ainsi que pour s’inscrire à des services en ligne et obtenir des avantages (p. ex. des prix, des points de jeu, des jeux-questionnaires). Une grande partie de ces communications sont non réfléchies. Selon une étude, les enfants disent qu’ils publient fréquemment de l’information en ligne pour la simple raison que le site comprend une zone d’entrée pour ces renseignements (De Souza, 2009). Toutefois, la communication est aussi liée aux avantages perçus — plus un site offre d’avantages, plus les renseignements ont tendance à être communiqués (Chung et Grimes, 2005; Youn, 2005).

Les renseignements qui sont communiqués sont souvent très personnels. Williams et Merten (2008) remarquent que 83 % des profils d’adolescents de 16 à 18 ans choisis aléatoirement comprennent des discussions ou des références ayant trait à des substances (81 % à l’alcool et 27 % à des drogues illégales). Près de la moitié contiennent une forme quelconque de contenu sexuel, 44 % utilisent un langage explicite, et 16 % présentent des références aux activités sexuelles de l’adolescent en question. Des commentaires positifs sur les parents figurent dans 37 % de ces profils, et des commentaires positifs sur les frères et sœurs dans 22 %. Des commentaires négatifs sur les parents se retrouvent dans 16 %, et des commentaires négatifs sur les frères et sœurs dans 2 %. De plus, 43 % des profils contiennent le nom complet de l’adolescent, 10 % le numéro de téléphone, 11 % le lieu de travail, et 20 % l’adresse de courriel. La plupart des blogues (71 %) comprennent aussi des renseignements sur les intérêts de l’adolescent (comme les films, la musique, les livres et les passe-temps préférés), et 40 % contiennent des renseignements sur des activités sociales passées.

Ce type de communication est motivé par un désir de s’exprimer, de présenter une image positive de soi et d’entretenir des liens avec des amis du monde réel (Stern, 2004; Shade, 2008; De Souza, 2009). Cela dit, les pratiques de communication varient selon le sexe. Dans une certaine mesure, cela reflète les différentes tendances d’utilisation générale d’Internet : les garçons jouent plus souvent à des jeux, et les filles préfèrent en général le réseautage social et les communications (Réseau Éducation-Médias, 2005; Mendoza, 2007). Par conséquent, le contenu numérique qui comprend des renseignements personnels — les profils, les sites Web et les vidéos en ligne qui peuplent le monde de l’ère post-Web 2.0 — est beaucoup plus souvent créé par des filles que par des garçons.

Non seulement les filles ont beaucoup plus tendance que les garçons à utiliser des sites de réseautage social, mais elles le font pour des raisons différentes. Les filles utilisent ces sites pour maintenir et approfondir leurs relations sociales, tandis que les garçons s’en servent en général pour chercher de nouveaux amis et flirter avec des inconnus (Adams, 2007). Les adolescentes qui écrivent des blogues les considèrent comme des outils de communication interpersonnelle et de communication de masse. Par conséquent, elles écrivent pour deux publics : leurs amis et des publics plus vastes (qu’elles pensent généralement composés d’adolescents qu’elles ne connaissent pas) (Bortree, 2005).

Ainsi, les filles ont plus tendance que les garçons à publier un profil, mais elles ont aussi plus tendance à tenter de faire en sorte que leur profil demeure privé. Les garçons qui publient un profil, en revanche, se sentent plus à l’aise que les filles de communiquer leur nom de famille, leur ville de résidence et leur numéro de téléphone cellulaire. Parallèlement, les garçons ont davantage tendance à mentir dans leur profil, alors que les filles ont davantage tendance à dire la vérité (Lenhart et Madden, 2007).

Bien que les filles soient de prolifiques rédactrices en ligne, les recherches indiquent qu’elles sont particulièrement inquiètes à l’idée de communiquer de l’information qui pourrait mener à leur emplacement dans le monde réel parce qu’elles sont des filles. Selon une fille à l’école intermédiaire :

S’ils peuvent vous atteindre, en personne ou d’une autre façon que [par Internet], ce n’est pas bien… Par exemple, s’ils peuvent… vous parler, s’ils peuvent trouver où vous vivez, ce n’est pas bien. Si vous mettez quelqu’un en danger, ce n’est pas bien. [traduction] (p. 17)

La supervision parentale en ligne varie également selon le sexe. Les parents de filles ont plus tendance à vérifier ce qu’elles font en ligne que les parents de garçons (Lenhart et Madden, 2007; Shin, Schriner et Cho, 2009). Selon deux garçons à l’école secondaire :

Les filles sont plus vulnérables que les garçons… J’ai deux grandes sœurs, et mes parents me le disent tout le temps. Ils me permettent de faire des choses que mes sœurs n’ont jamais pu faire. [traduction] (Lenhart et Madden, 2007, p. 18)

J’ai une grande sœur et une petite sœur, et je veille sur ma petite sœur. Ils sont un peu plus permissifs quand elle est avec moi. Mais quand elle n’est pas avec moi, il faut qu’elle rentre à 22 h. Quand elle est avec moi, elle peut rentrer à la maison à trois, quatre heures du matin. [traduction] (ibidem)

Il est intéressant de noter que la frontière entre les sphères privées et publiques, tant en ligne que dans le monde réel, représente un problème pour les filles, et non pour les garçons. La façon dont les filles gèrent leurs photos en ligne est peut-être le meilleur exemple de cela.

Lorsque les garçons et les filles sont jeunes, ils ont autant tendance à afficher des photos d’eux‑mêmes et de leurs amis. Lorsqu’elles ont entre 12 et 14 ans, les filles commencent à dépasser les garçons, et entre 15 et 17 ans, elles affichent beaucoup plus de photos d’elles-mêmes et de leurs amis que les garçons. Paradoxalement, les filles, en particulier les plus âgées, sont plus portées à restreindre, « la plupart du temps », l’accès aux photos qu’elles affichent (Lenhart et Madden, 2007; National Centre for Technology in Education, 2008).

Si vous pensez à ce que les filles aiment des médias en ligne, cette contradiction apparente commence à prendre son sens. Les recherches indiquent que les filles utilisent Internet pour s’échapper des contraintes du monde réel, pour essayer différentes identités, pour maintenir leurs relations sociales du monde réel, y compris avec leur famille, et pour créer un sentiment d’authenticité en nouant des amitiés réelles et en profitant d’un sentiment de communauté. Par conséquent, il est important pour les filles d’être vues dans le monde en ligne, mais il est aussi important qu’elles ne soient pas « mal » vues.

En dépit de ce qui semble être une communication incontrôlée aux yeux des adultes, près de 80 % des adolescents trouvent que les jeunes ne font pas assez attention aux renseignements personnels qu’ils communiquent en ligne (Barnes, 2006), et beaucoup ont eu recours à des stratégies pour protéger leur vie privée en ligne. Par exemple, Hope (2005) remarque que les élèves cachent leurs activités en ligne des professeurs en couvrant physiquement l’écran et en supprimant les historiques, en plus d’utiliser les ordinateurs pour surveiller les professeursNote de bas de page 8. Les jeunes utilisent des stratégies similaires avec leurs parents. Même en 2001, beaucoup avaient des comptes de courrier électronique secrets, et plus du tiers des jeunes supprimaient leurs historiques de recherche sur Internet pour que leurs parents ne puissent pas les surveiller (Réseau Éducation-Médias, 2001). Ils essaient aussi d’échapper à la surveillance des sites Web en donnant de faux renseignements (Réseau Éducation-Médias, 2004; Youn, 2005) ainsi qu’en donnant des renseignements incomplets et en choisissant des sites Web de remplacement qui ne demandent pas de renseignements personnels (Young, 2005, 2009).

Attitudes et expériences des jeunes

Fait intéressant, beaucoup d’enfants disent que les communications en ligne constituent, en soi, une stratégie pour protéger leur vie privée. Ils perçoivent le Web comme davantage privé que le monde réel, puisqu’il leur offre des façons de restreindre le nombre de personnes qui peuvent prendre connaissance de leurs conversations (Livingstone, 2005a, 2005b; Réseau Éducation‑Médias, 2005; Steeves, 2005). Dans le même ordre d’idées, ils cherchent activement des espaces physiques privés pour aller en ligne consulter de l’information de nature sensible ou personnelle (comme sur la santé en matière de sexualité) sans être jugés ou identifiés (Skinner, Biscope et Poland, 2003).

La perception que le cyberespace est privé est renforcée par un certain nombre d’éléments. La technologie laisse place à un certain pseudo-anonymat que les enfants exploitent pour se créer de nouvelles identités. Les communications en ligne sont stimulantes précisément parce qu’elles leur permettent de communiquer derrière un écran : ils peuvent contourner les contraintes physiques des communications en face à face (comme le jugement fondé sur le type corporel ou les traits faciaux) (Berson et Berson, 2005), ou encore exercer un plus grand contrôle sur leur image ou sur leurs conversations avec des pairs (Livingstone et Bober, 2003; Réseau Éducation‑Médias, 2004; Ito, 2008).

La conception des sites de réseautage social contribue particulièrement à ce sentiment d’espace privé. Ces sites donnent l’impression de réunir des connaissances dans un emplacement en ligne à accès plus ou moins restreint, et le fait que ces sites demandent des adresses de courriel, en plus des exigences d’adhésion, fait croire aux enfants que leurs discussions sont réellement privées (Barnes, 2006). Même les blogues publics sont perçus par les enfants comme relativement anonymes puisque leur contenu n’est que très peu restreint et puisque les communications qui ne respectent pas ces restrictions ne font pratiquement pas l’objet de sanctions. Cela crée un sentiment de confiance qui encourage les enfants à s’exprimer plus librement qu’ailleurs et à publier du contenu qui serait autrement jugé inapproprié (Berson et Berson, 2006).

Bien des enfants ne sont sans doute pas conscients des façons dont les autres épient leurs activités en ligne, mais ceux qui le sont déclarent souvent qu’ils continuent à participer aux communications en ligne parce qu’ils ont l’impression de ne pas avoir le choix. En effet, les communications en ligne sont devenues un élément essentiel de leur vie sociale et constituent une façon de communiquer avec leurs amis et leur famille (Burkell, Steeves et Micheti, 2007; Di Gennaro, Corinna et Miriam Simun, 2008).

Cependant, cela ne signifie pas qu’ils n’accordent plus d’importance à leur vie privée ou qu’ils n’en ont plus. Beaucoup continuent d’affirmer que les renseignements personnels en ligne sont privés, même si ceux-ci sont publiés sur Internet (Barnes, 2006; Livingstone et Bober, 2003; Steeves, 2005). De plus, les jeunes sont de plus en plus préoccupés de savoir qui devrait avoir accès à leurs journaux et à leurs profils en ligne (Barnes, 2006; Tim et Duven, 2008). Par exemple, certains soutiennent que les parents qui lisent les journaux en ligne de leurs enfants font l’équivalent d’écouter aux portes (Barnes, 2006). En ce sens, le problème n’est pas qu’ils révèlent des renseignements, mais que d’autres personnes — à qui les renseignements ne sont pas destinés — les épient. De même, les élèves ne pensent pas que les administrateurs de leur école les épient et, si c’est le cas, ils ne devraient pas le faireNote de bas de page 9. La création de mécanismes de réglementation fondés sur l’accessibilité du grand public est par conséquent problématique, parce que la simple accessibilité technique n’a aucun effet sur les attentes des jeunes, à savoir que leurs conversations sont privées et qu’elles doivent être traitées comme telles (Steeves, 2008).

Moenk (2007) soutient donc que les enfants ne renoncent pas à leur droit à la vie privée; ils le redéfinissent pour tenir compte des façons dont la transparence enrichit leurs expériences personnelles et sociales. Il cite de nouvelles règles de courtoisie qui sont en mesure de limiter les atteintes à la vie privée en provenance de leurs pairs parce que, paradoxalement, les atteintes à la vie privée en ligne, surtout dans les réseaux sociaux, ont lieu dans la sphère publique.

Le comportement des jeunes dans le domaine de la protection de la vie privée est aussi influencé par leurs besoins de développement. Livingstone souligne que les jeunes adolescents ont tendance à publier des profils personnels élaborés, stylisés et détaillés, ce qui est représentatif de l’importance plus élevée de la création de nouvelles identités qui fait partie de ces années de développement. Les profils des adolescents plus vieux contiennent des renseignements précis plus au moins authentiques, qu’ils rendent accessibles à leurs amis et connaissances du monde réel, ce qui montre un intérêt approprié à leur âge et à leur niveau d’évolution pour l’authenticité et les liens réels. La protection de la vie privée en ligne est aussi fonction de la classification binaire des amis dans les systèmes de réseautage social, selon laquelle certains amis peuvent se voir accorder la priorité et certains renseignements ne sont communiqués qu’à certains amis. De cette façon, les jeunes participent déjà à au moins une forme élémentaire d’autoprotection dans les espaces virtuels et, même inconsciemment, ils déterminent quels renseignements sont trop privés pour les rendre accessibles à tous (Livingstone, 2008). Il est aussi démontré que les jeunes sont conscients de la nature publique ou privée du média et qu’ils s’en servent pour contester de façon collective le contrôle institutionnel de leur information lorsqu’ils disposent des outils pour le faire. En ce sens, c’est la technologie en soi qui leur fournit un moyen de résister à la surveillance et de réaffirmer les limites de leur vie privée (Regan et Steeves, à venir).

Pratiques exemplaires à des fins d’engagement et de sensibilisation du grand public

Bien que les campagnes d’information qui sensibilisent les enfants aux pratiques équitables de traitement de l’information aient un but louable, elles ne sont pas en soi une réponse adéquate aux besoins des enfants, puisque la protection des données personnelles ne peut éliminer à elle seule les préoccupations en matière de protection de la vie privée des enfants en ligne.

Le matériel didactique qui ne fait que dire aux enfants de ne pas communiquer leurs renseignements personnels en ligne ratera probablement sa cible parce qu’il ne prend pas en considération le fait que les médias en ligne sont une partie intégrante de la vie sociale de nombreux enfants et que ceux-ci tirent profit de la transparence en ligne. De plus, ce type de campagne justifie la surveillance commerciale et gouvernementale sans répondre au souhait des jeunes de protéger leur vie privée d’autres personnes qui « ne devraient pas y avoir accès ».

De même, les campagnes axées sur la sécurité ne sont pas efficaces puisqu’elles portent principalement sur des dangers qui sont à la fois très peu probables et incompatibles avec les expériences sociales des jeunes. Elles peuvent aussi inciter les adultes, particulièrement les parents et les professeurs, à surveiller en ligne les enfants et, de fait, à porter atteinte à la vie privée des enfants en voulant la protéger. Ceci va possiblement à l’encontre du but recherché. Par exemple, les enfants ayant participé aux groupes de discussion de la phase II de Jeunes Canadiens dans un monde branché se sont dits troublés que les adultes soient préoccupés par leur exposition à la pornographie en ligne, alors que ce n’est qu’une partie d’un paysage sociomédiatique hautement sexualisé. Ils estiment que les mesures de sécurité restreignent leurs activités en ligne, en raison de la surveillance, sans réussir à les protéger des fenêtres contextuelles pornographiques et autres irritants. Avant tout, ces mesures sont condescendantes et témoignent d’un manque de confiance des adultes envers les jeunes. Ces derniers préféreraient des initiatives de sensibilisation qui leur donneraient les outils pour évaluer d’un œil critique l’information en ligne et faire des choix éclairés quant à ce qu’ils veulent voir (Réseau Éducation-Médias, 2005).

Il est intéressant de noter que les professeurs ont les mêmes inquiétudes. Plutôt que d’imposer des mesures de contrôle du contenu aux enfants à l’école, ils préfèrent leur donner les compétences de pensée critique dont ils ont besoin pour naviguer dans le monde en ligne et mieux comprendre les images médiatiques auxquelles ils sont exposés (et qu’ils créent) sur Internet (Hope, 2005).

Il est prouvé que les enfants utilisent les mesures de protection de la vie privée si elles sont disponibles. Les campagnes sur les pratiques équitables de traitement de l’information doivent par conséquent promouvoir des habiletés pratiques comme : l’utilisation de paramètres de protection de la vie privée; la suppression de comptes; la suppression d’étiquettes sur une photo; le refus de remplir des zones non obligatoires dans les pages d’inscription et de profil; l’entrée de renseignements faux ou trompeurs, au besoin; l’utilisation efficace de pseudonymes; la formulation de plaintes sur les pratiques non équitables; la recherche de sites Web de remplacement, qui ne recueillent pas les renseignements personnels. Il pourrait être utile de créer un groupe Facebook qui fournirait des instructions à cet égard et donnerait aux jeunes un endroit pour parler de leurs expériences et de leurs préoccupations en matière de protection de la vie privée.

Parallèlement, la priorité doit être accordée aux initiatives de sensibilisation qui encouragent les enfants à examiner d’un œil critique les enjeux plus vastes, comme :

  • le rôle de la publicité, du marketing et du consommateurisme dans les expériences en ligne des enfants;
  • la relation entre la protection de la vie privée et l’identité, la confiance et les liens sociaux;
  • le rôle de la protection de la vie privée dans les relations démocratiques;
  • la relation entre la surveillance, la réduction des risques et la responsabilisation.

Ceci est particulièrement important parce que, bien que les jeunes aient recours à des stratégies pour protéger leur vie privée en ligne des personnes du monde réel, beaucoup sont souvent naïfs quant à la surveillance commerciale, qui profite de leurs besoins de développement pour les encourager à communiquer des renseignements (Réseau Éducation-Médias, 2005; Steeves, 2005; Shade, Porter et Sanchez, 2005).

De plus, puisque la protection de la vie privée en ligne est un phénomène qui varie selon le sexe, les filles, en particulier, doivent apprendre à gérer la relation entre leur vie privée en ligne et leur sentiment d’identité. Elles sont attirées par Internet parce qu’il leur donne un certain contrôle sur leur image. Toutefois, les identités offertes à ces filles sont restreintes tant par les modèles d’entreprise de ces sites qui tentent de marchandiser les interactions sociales que par la prévalence d’images dans les médias grand public du monde en ligne et hors ligne qui privilégient un certain type d’identités, soit des filles minces et hypersexualisées.

La sensibilisation à la protection à la vie privée doit illustrer les façons dont la combinaison de la surveillance et du consommateurisme vient limiter les visées égalitaires des filles et manipuler leurs relations privées à des fins commerciales. En effet, des entreprises structurent intentionnellement le cyberespace pour y inclure des messages de marketing, encourager un certain type de consommation et établir la légitimité d’un certain type de corps et d’un certain type de filleNote de bas de page 10.

En outre, il est important de sensibiliser les adultes, particulièrement les parents et les professeurs, au rôle important que joue la vie privée dans le développement sain des enfants. Kerr et Stattin (2000) rapportent que la surveillance des enfants n’encourage pas des comportements sociaux positifs; les meilleurs comportements chez les adolescents se retrouvent plutôt chez ceux qui communiquent volontairement de l’information à leurs parents sur les bases d’une relation de confiance qui existe déjà. De plus, les enfants qui ont l’impression d’être contrôlés présentent de mauvais comportements, ce qui suggère que la surveillance et le suivi des adultes pourraient être nuisibles à l’adaptation des enfants.

Les parents qui discutent avec leurs enfants des enjeux du cyberespace et qui les encouragent à développer leur propre vision du monde auront des enfants qui feront preuve de bon sens en ce qui concerne la protection de la vie privée (Youn, 2008), et les discussions familiales au sujet des activités risquées en ligne diminuent la quantité de comportements virtuels indésirables chez les jeunes, comme la rencontre d’étrangers en personne (Berson et Berson, 2005). Sangmi et ses collaborateurs (2009) soulignent que les initiatives de sensibilisation qui comprennent des discussions avec d’autres groupes de référence, dont des enfants, des professeurs et des parents, sont importantes pour influencer positivement le comportement des enfants en matière de protection de la vie privée en ligne.

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