Conférence commémorative Bernie Vigod

Cette page Web a été archivée dans le Web

L’information dont il est indiqué qu’elle est archivée est fournie à des fins de référence, de recherche ou de tenue de documents. Elle n’est pas assujettie aux normes Web du gouvernement du Canada et elle n’a pas été modifiée ou mise à jour depuis son archivage. Pour obtenir cette information dans un autre format, veuillez communiquer avec nous.

Le 7 novembre 1996

Fredericton, New Brunswick

Bruce Phillips
Commissaire à la protection de la vie privée du Canada
(Le texte prononcé fait foi)


Il y a sept ans, un éminent universitaire nommé David Flaherty, aujourd'hui commissaire à l'information et à la protection de la vie privée de la Colombie-Britannique, a publié un livre faisant autorité sur la protection de la vie privée dans ce qu'il a appelé les sociétés de surveillance. Le professeur Flaherty soutenait que les Occidentaux étaient de plus en plus soumis à une surveillance par le biais des banques de données tenues par les secteurs privé et public. Ce phénomène a des incidences négatives - c'est le moins qu'on puisse dire - sur la qualité de la vie dans nos sociétés et sur la protection des droits de la personne. Autrement dit, l'utilisation accrue de la technologie pour surveiller les activités a des répercussions sur la vie des citoyens. Comme l'a si bien résumé le professeur Flaherty, nos sociétés technocrates parviennent à réaliser ce que George Orwell n'a pu qu'imaginer quant à ce qui risquait de se produire après la Seconde Guerre mondiale.

Depuis la publication de l'ouvrage du professeur Flaherty, le mouvement vers une société de surveillance s'est poursuivi avec la même intensité, appuyé en cela par la recherche acharnée de la sécurité personnelle, de l'efficacité et du profit. Ces facteurs et beaucoup d'autres ont contribué à faire reculer la protection de la vie privée.

Ce soir, je veux vous parler de ce mouvement, de cette évolution de la société et de ses répercussions sur notre vie privée à tous. J'espère ainsi vous amener à réfléchir à ce que nous risquons de perdre, comme personnes et comme société, si nous laissons ce droit humain durement acquis nous glisser entre les doigts.

Laissez-moi vous donner quelques exemples pour illustrer à quel point la société de surveillance est devenue une réalité. À première vue, beaucoup de ces exemples pourraient ne pas sembler menaçants. Ils pourraient même paraître sensés. Mais un examen plus approfondi vous permettrait de découvrir le mode d'emploi d'une ingérence accrue de l'État et des secteurs non gouvernementaux dans votre vie personnelle qui n'apporte en contrepartie aucun avantage, ou très peu, à chacun de nous ou à la société.

  • Développement des ressources humaines Canada a annoncé en octobre 1996 un projet visant à jumeler les déclarations de douanes de tous les voyageurs rentrant au pays aux demandes d'assurance-emploi afin de cerner les fraudeurs. Dans le cadre du processus d'appariement, on devait examiner les déclarations des trois années précédentes. Au départ, les déclarations de douanes avaient pour but d'établir la valeur de la marchandise que des résidants rapportent au Canada. Jusqu'à présent, les voyageurs ne savaient pas que ces déclarations serviraient à déceler les demandes frauduleuses d'assurance-emploi, utilisation sans aucun lien avec leur but premier.
  • Fin septembre 1996, le ministre fédéral de la Justice, l'honorable Allan Rock, a présenté des amendements au Code criminel afin d'autoriser le gouvernement à demander à un juge la permission d'utiliser un appareil électronique afin de suivre les déplacements d'une personne. L'appareil peut être utilisé si l'on a des soupçons raisonnables que cette personne peut en blesser une autre et ce, même si la supposée victime n'est pas identifiée. En fait, la personne sous surveillance n'a même pas à être accusée ou reconnue coupable d'un crime quelconque.
  • Une entreprise américaine de marketing direct vend une liste contenant les adresses de quelque 80 millions de foyers américains regroupés par ethnie. Au nombre des 35 groupes pouvant y être identifiés, nous retrouvons les Arméniens et les Juifs. Les renseignements comprennent tant le nombre d'enfants que les groupes d'âge. On s'imagine la satisfaction du groupe terroriste qui parviendrait à mettre la main sur une telle liste!
  • Un autre service vendu sur Internet permet de retracer n'importe qui parmi les 160 millions de personnes demeurant aux États-Unis et fournit des renseignements tels que les adresses, numéros de téléphone, nom des personnes vivant sous le même toit, dates de naissance ainsi qu'une liste pouvant comporter jusqu'à dix voisins.
  • En Colombie-Britannique, dans le cadre du programme Pharmanet, on verse dans une base de données provinciale toutes les ordonnances et on les jumelle aux noms des personnes concernées. Les résidants de cette province n'ont pas le choix de participer ou non à cette collecte gouvernementale de renseignements médicaux qui pourraient s'avérer de nature délicate. Le programme Pharmanet vise, entre autres, à prévenir l'ordonnance de médicaments non compatibles responsables d'un nombre important d'admissions à l'hôpital dans cette province. Par ailleurs, les renseignements recueillis grâce à cette collecte obligatoire peuvent être transmis à d'autres parties, notamment la police, à des fins totalement étrangères à la santé des résidants.
  • Une école secondaire de l'Indiana a pour politique d'exiger que des élèves qui participent à diverses activités, notamment ceux qui stationnent leur voiture sur le terrain de l'établissement, qui participent à un repas ou font partie des meneuses de claques, se prêtent à des tests antidopage au hasard. Peu avant les élections de novembre, le président Clinton a annoncé que son administration élaborerait un plan comportant un test antidopage pour toutes les personnes qui demandent leur permis de conduire.
  • Les autorités militaires américaines ont commencé à recueillir des échantillons d'ADN auprès de deux millions de militaires américains en vue de faciliter l'identification des victimes lors de combats armés. Elles mettront également ces échantillons d'ADN à la disposition des forces policières pour des enquêtes criminelles. Ce faisant, on donne ainsi instantanément accès à ce qui n'aurait jamais pu être obtenu autrement, soit une banque de données sur deux millions de personnes qui ne sont pas le moindrement soupçonnées d'un crime.
  • Au Royaume-Uni, quelque 200 000 caméras de surveillance sont utilisées. Dans au moins une ville, elles ont été installées dans des quartiers résidentiels et sont à même de surveiller l'intérieur des maisons. Plusieurs de ces caméras sont dotées d'objectifs téléscopiques puissants et peuvent percer l'obscurité. À Toronto, le 25 octobre 1996, des travailleurs en grève participant à leur journée de protestation, une activité pacifique et légale dans cette ville, étaient à certains endroits surveillés par caméra à partir d'un bureau central au centre-ville de Toronto.
  • Au moins une chaîne de pharmacies canadiennes a créé une base de données sur les ordonnances de ses clients; nous ne savons pas à quoi servent ces renseignements ni s'ils sont communiqués ou vendus à d'autres entreprises ou à la police.
  • La National Security Agency des États-Unis aurait secrètement manipulé l'équipement de chiffrement vendu par une entreprise suisse et aurait ainsi eu accès à de nombreux renseignements secrets de nature économique et politique dans le monde entier. L'entreprise suisse dément la chose.
  • La technologie permet aujourd'hui d'obtenir une image numérique de votre visage, de la mémoriser, puis de se raccorder à une caméra pour balayer la foule, par exemple au moment d'une manifestation, afin de savoir si vous vous y trouvez. Les fabricants d'un tel système d'imagerie affirment que, d'ici 1997, leur produit sera en mesure de balayer en moins d'une minute une base de données contenant 50 millions de visages.
  • Un appareil appelé détecteur d'ions peut, à notre insu, fouiller électroniquement nos bagages pour détecter des produits de contrebande à notre retour de voyage.
  • Un appareil appelé détecteur passif à ondes millimétriques utilise une forme de radar pour balayer à travers les vêtements. Le système peut notamment déceler la présence d'armes à feu ou de drogue dans un rayon de 12 pieds ou plus; il peut observer la source d'activité à travers les murs des édifices. Naturellement, tout cela peut se faire sans que la personne observée ne s'en doute.
  • Les technologies de reconnaissance vocale peuvent capter vos conversations téléphoniques et les transcrire; elles n'exigent pour ce faire que très peu d'activité humaine.

Certaines des mesures que j'ai décrites vous feront frissonner. D'autres peuvent sembler un peu absurdes, d'autres paraître peu nocives au premier abord et enfin, certaines peuvent sembler bénéfiques. Regardons toutefois d'un peu plus près certaines de ces mesures de surveillance en apparence bénéfiques.

Prenons par exemple les caméras de surveillance. Il est difficile d'argumenter qu'une seule caméra de surveillance dans un garage souterrain constitue en soi une grave menace pour la vie privée. En fait, elle peut contribuer à prévenir des gestes criminels, rassurer les gens lorsqu'ils pénètrent dans le garage et aider à capturer les personnes qui y commettent un crime.

Cependant, lorsque le nombre de caméras augmente au point où d'honnêtes citoyens ne peuvent mener leurs activités quotidiennes sans que leurs moindres mouvements ne soient captés par une caméra, cette forme de surveillance commence à inhiber les activités normales de ces citoyens. Simon Davies, l'un des critiques les plus virulents des technologies intrusives, compare l'utilisation des technologies de surveillance, plus particulièrement l'utilisation répandue de caméras, à un mandat de perquisition valide s'appliquant à toute la population. Dans une société telle que la nôtre, qui se targue de limiter les pouvoirs d'ingérence de l'État dans nos vies, l'augmentation de ce genre de surveillance non réglementée est alarmante, c'est le moins qu'on puisse dire! Et la question demeure : les caméras de surveillance réduisent-elles réellement le crime ou ne font-elles que le déplacer à des endroits non surveillés ?

Et qu'en est-il des appareils tels que le détecteur d'ions et le détecteur passif à ondes millimétriques, qui peuvent fouiller les gens à leur insu – Nous pouvons comprendre lorsqu'il s'agit d'un terroriste. Mais est-ce acceptable pour la grande majorité d'entre nous qui ne sommes pas des terroristes – Il n'est pas obligatoire d'obtenir un mandat pour effectuer des fouilles au moyen de ces appareils. Cependant, si ceux-ci n'existaient pas, un agent de police aurait presque certainement besoin d'un mandat pour fouiller physiquement votre personne.

Dans son opinion dissidente relative à la décision de la Cour suprême dans l'affaire R. c. Silveira, le juge La Forest a fait remarquer ce qui suit au sujet de la protection accordée à une personne contre les perquisitions arbitraires à son domicile :

« Il est étonnant que près de quatre cents ans après l'arrêt Semayne (1604), 5 Co. Rep. 91, 77 E.R. 194, on débatte encore de cette question. Cet arrêt a clairement établi le principe que « la maison d'une personne est son château » et que le souverain lui-même n'a pas le droit de passer outre à l'inviolabilité du domicile sans avoir préalablement obtenu un mandat judiciaire. Ce principe a toujours constitué depuis un rempart assurant la protection du particulier contre l'État. Il procure à l'individu une certaine mesure de vie privée et de tranquillité vis-à-vis du pouvoir atterrant de l'État; voir aussi Entick c. Carrington (1765), 19 St. Tr. 1029. Il s'agit d'un précepte fondamental d'une société libre. [je souligne] »

Comment notre Court suprême réagira-t-elle à l'endroit de technologies telles que le détecteur passif à ondes millimétriques, qui permet à l'État de voir à travers les murs du domicile si longtemps protégé contre les intrusions arbitraires ?

Et qu'en est-il des tests antidopage – L'obligation de se prêter à ces tests a été présentée comme la solution rapide à l'abus des drogues au travail et ailleurs. Pourtant, les preuves tangibles que ces tests règlent quoi que ce soit brillent par leur absence.

De plus, les tests antidopage constituent une grave intrusion dans la vie privée, du fait qu'ils obligent une personne à remettre une substance corporelle afin qu'un gouvernement ou un employeur vérifie si cette personne s'est adonnée à toute substance considérée comme étant un fléau social. Une approche efficace pour enrayer la consommation abusive de drogues englobe la sensibilisation, l'appui, le traitement et, dans certains cas, l'élimination des conditions pouvant causer ou aggraver les problèmes qui sont à la source de la toxicomanie. La méfiance et la surveillance de masse au moyen des tests antidopage ne règlent rien. Malheureusement, ceux-ci sont présentés comme étant la solution la plus satisfaisante au problème complexe de la consommation de drogues pouvant nuire à autrui.

La technologie qui a donné lieu à la société de surveillance telle qu'on la connaît aujourd'hui transforme la nature même des rapports humains. Elle menace l'existence d'un droit humain fondamental durement acquis, à savoir le droit à la vie privée. Un long chemin a été parcouru depuis les temps où notre demeure était sacrée et où notre corps nous appartenait. Nous semblons malheureusement emprunter la mauvaise voie.

Qu'est-ce que la protection de la vie privée –

L'expression « vie privée » fait partie du vocabulaire des défenseurs des droits de la personne depuis près d'un siècle. La vie privée n'est pas une notion abstraite qui intrigue les universitaires, déconcerte les étudiants et ne présente aucun intérêt pour le commun des mortels. Au contraire, les ingérences dans notre vie privée ont des conséquences concrètes, bien réelles. Elles déterminent notre façon de vivre. Les limites de notre vie privée définissent dans une large mesure celles de notre liberté. Comme le juge La Forest, de la Cour suprême, l'a déclaré dans la décision rendue par la Cour suprême du Canada en 1990 dans l'affaire Duarte : « Il est reconnu depuis longtemps que la liberté de ne pas être obligé de partager nos confidences avec autrui est la marque certaine d'une société libre ». Le professeur Alan Westin, de l'université Columbia, abonde dans le même sens et décrit la vie privée comme étant au cour de la liberté dans un pays moderne.

Qu'est-ce que la protection de la vie privée – En un sens, elle signifie la protection contre les intrusions physiques, comme les agressions ou les fouilles policières. Ce peut être aussi la protection de nos biens, comme notre résidence, ainsi que le droit de ne pas être épié par des caméras ou des dispositifs d'écoute électronique, ou encore des chercheurs. Bref, ce peut être notre droit de refuser de voir d'autres s'approprier notre personnalité.

La protection de la vie privée s'étend également à l'information. Dans la décision rendue par la Cour suprême du Canada en 1988 dans l'affaire Dyment, le juge Lamer a cité le rapport d'un groupe d'étude du gouvernement au sujet de l'importance de protéger les renseignements personnels :

« Cette conception de la vie privée [et de la confidentialité des renseignements personnels] découle du postulat selon lequel l'information de caractère personnel est propre à l'intéressé, qui est libre de la communiquer ou de la taire comme il l'entend. »

Le juge Lamer a poursuivi en disant que, dans une société moderne plus particulièrement, il est extrêmement important de pouvoir garder pour soi des renseignements personnels. Si nous voulons protéger la vie privée de chacun, nous ne pouvons nous permettre de faire valoir ce droit uniquement après qu'on a empiété sur celui-ci.

De plus, la vie privée n'est pas un bien inépuisable. Une fois violée, elle ne peut ni être reconquise ni régénérée. On n'a qu'à penser au prince Charles et à la princesse Diana, les protagonistes d'un des téléromans favoris de la planète. Croyez-vous que l'un ou l'autre peut récupérer l'intimité perdue à la suite de l'interception de leurs conversations téléphoniques – Et dans la population en général, comment une personne dont les examens médicaux révèlent la séropositivité pour le VIH peut-elle récupérer le contrôle de ces renseignements personnels très confidentiels une fois que ceux-ci ont été répandus dans la collectivité – Perdre le contrôle de tels renseignements peut avoir des effets dévastateurs pour quelqu'un qui est déjà aux prises avec une situation accablante. La personne dont les renseignements personnels sont interceptés sur l'autoroute de l'information peut-elle jamais espérer en récupérer le contrôle ?

Qu'est-ce qui protège notre vie privée –

Au cours des 50 dernières années, la protection de la vie privée a été intégrée à d'autres droits de la personne dans des conventions internationales, des lois constitutionnelles, des lois fédérales et provinciales et des codes d'éthique professionnelle. Nos tribunaux se sont mis à traiter davantage de la question des droits à la vie privée des Canadiens.

L'article 3 de la Déclaration universelle des droits de l'homme précise que tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. L'article 12 porte que « nul ne sera l'objet d'immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes à son honneur et à sa réputation. » Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques adopte un langage presque identique.

Le Canada a aussi cherché à accroître la protection de la vie privée au moyen d'instruments autres que des lois internationales. En 1984, de concert avec 22 autres pays industrialisés, il a adhéré aux Lignes directrices de l'OCDE régissant la protection de la vie privée et les flux transfrontières de données de caractère personnel. Les Lignes directrices visent à harmoniser les lois et les pratiques se rattachant à la protection des données des pays membres de l'OCDE; pour ce faire, elles prévoient des normes minimales pour le traitement de l'information de nature personnelle. Toutefois, contrairement aux instruments internationaux mentionnés précédemment, qui protègent les droits à la vie privée en général, les Lignes directrices protègent seulement un aspect de la vie privée, soit celui qui concerne les renseignements personnels.

Les Lignes directrices de l'OCDE s'appliquent à la fois au secteur public et au secteur privé. Toutefois, elles constituent un code d'éthique volontaire. Les gouvernements et le secteur privé des pays membres de l'OCDE ne sont pas légalement tenus de les respecter.

Le Canada assure aussi une certaine protection de la vie privée, peut-être pas de façon explicite dans la Charte canadienne des droits et libertés, mais grâce à de judicieuses interprétations des dispositions de celle-ci par ses tribunaux, notamment la Cour suprême du Canada. Deux articles de la Charte sont des plus pertinents. Il s'agit de l'article 7, qui accorde à chacun le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de sa personne et prévoit qu'il ne peut être porté atteinte à ce droit qu'en conformité avec les principes de justice fondamentale, et de l'article 8, qui accorde à chacun le droit à la protection contre les fouilles, les perquisitions ou les saisies abusives.

La jurisprudence relative à l'interprétation de la Charte est essentiellement de nature criminelle, mais la Cour suprême a clairement laissé entendre que ce texte s'applique aussi aux questions de vie privée qui n'ont rien à voir avec la justice pénale.

Récemment, dans une cause entendue en appel à la Cour suprême du Canada, l'affaire R. c. Edwards, le juge La Forest a renforcé l'idée que la Charte protège une vaste gamme d'intérêts relatifs à la vie privée :

« À mon avis, le texte de l'art. 8 [droit à la protection contre les fouilles, les perquisitions ou les saisies abusives] ne limite pas la protection qu'il garantit aux fouilles ou perquisitions dans des lieux sur lesquels un accusé possède un droit personnel à la vie privée, au sens qu'il existe un lien direct de contrôle ou de propriété. La disposition vise plutôt à nous protéger tous contre l'intrusion de l'État ou de ses représentants par des fouilles, perquisitions ou saisies abusives; elle ne vise pas seulement à protéger les criminels, quoique la réparation la plus efficace - et c'est le prix à payer pour assurer la liberté de tous et chacun - protégera inévitablement le criminel. (.) [Le droit prévu à l'article 8] est accordé à tout le public. (.) De plus, non seulement l'art. 8 interdit-il les fouilles, perquisitions ou saisies abusives, mais il garantit également à chacun le droit à la protection contre de tels agissements de la part de l'État; voir R. c. Dyment, [1988] 2 S.C.R. 417, à la p. 427. Il établit une distinction entre les droits de l'État et les droits du citoyen, et non seulement ceux d'un accusé. C'est un droit public dont nous jouissons tous. Il est important pour toute personne, et non seulement pour un accusé que la police (ou, ce qui est encore plus dangereux pour le public, d'autres représentants de l'État) n'entre pas sans mandat dans des lieux privés. »

Les Canadiens bénéficient en outre de la loi fédérale visant la protection des données, à savoir la Loi sur la protection des renseignements personnels. À titre de commissaire à la protection de la vie privée du Canada, je dois surveiller l'application de la Loi. Celle-ci régit la collecte, l'utilisation et la communication par le gouvernement fédéral de renseignements personnels sur les Canadiens. Elle accorde également à chacun le droit de consulter les renseignements personnels qui le concernent et que possède le gouvernement, et d'exiger la correction de tout renseignement erroné.

Bref, la Loi vise à faire en sorte que le gouvernement fédéral se conforme aux pratiques acceptées à l'échelle internationale concernant le traitement des renseignements personnels. La Loi a son pendant dans la plupart des provinces, le Nouveau-Brunswick étant toujours la principale exception, et dans la majorité des pays occidentaux. Par exemple, la loi ontarienne à cet égard régit la collecte, l'utilisation et la communication des renseignements personnels par les administrations provinciales et municipales.

Le Canada applique en outre une série d'autres mesures législatives visant la protection des renseignements personnels, allant des délits contre la vie privée établis dans quatre provinces jusqu'aux lois relatives aux renseignements de crédit et aux lois régissant la confidentialité des renseignements. Toutefois, nos lois restent dangereusement floues devant les nouvelles menaces pour notre vie privée. À l'extérieur du Québec, il n'existe aucune loi protégeant les renseignements personnels dans le secteur privé. Toutefois, il est vrai qu'un groupe de l'industrie fonctionnant sous l'égide de l'Association canadienne de normalisation a produit un excellent code de traitement des renseignements personnels par le secteur privé. Le problème, c'est que l'adhésion au code est volontaire.

Par ailleurs, nos lois ont pris du retard face aux avances technologiques. Nous nous trouvons dans la situation plutôt absurde où l'écoute électronique de quelqu'un sans le consentement de l'une des personnes écoutées est considérée une infraction au Code criminel, alors que la surveillance vidéo de la même personne ne constitue pas une infraction criminelle tant qu'on ignore ce qui se dit. Le système juridique n'a pas encore pris de mesures à l'égard de nombreuses autres applications intrusives de la technologie.

Éléments problèmes

Des lois incomplètes et inefficaces font donc entrave à la protection de la vie privée. En soi, cela ne représente pas un problème insurmontable. Les législateurs réagissent aux préoccupations relatives à la vie privée, quoiqu'ils le fassent peu rapidement. Cependant, une foule d'autres facteurs ont contribué à nuire à l'efficacité de la protection de la vie privée au Canada.

Le premier de ces facteurs est l'opinion publique ou plutôt l'apparent revirement de l'opinion publique vers ce qu'on pourrait cyniquement qualifier de « sécurité personnelle à tout prix et sécurité à n'importe quel prix ». On n'a qu'à écouter les sorties des parlementaires contre ce qui est perçu comme une augmentation de la criminalité. Dans les débats, la protection de la vie privée est devenue le parent pauvre de la sécurité publique. Elle est considérée, à tort ou à raison, comme nuisant à l'application efficace de la loi ou mettant en danger la sécurité publique, et on la relègue trop souvent au second plan.

Le deuxième facteur est celui de l'exigence de l'efficacité, leitmotiv de notre époque. Les gouvernements cherchent à accroître leur efficacité tout en réduisant leurs dépenses. Ces objectifs sont louables, mais trop souvent, on pense à la protection de la vie privée après coup ou pire, on la sacrifie.

Par exemple, les bases de données du gouvernement contiennent une mine de renseignements sur les particuliers. Cette information peut être vendue à des intérêts du secteur privé, absorbant ainsi le coût des activités du gouvernement. De plus, afin d'accroître l'efficacité de leurs activités, les gouvernements cherchent de nouvelles façons de combiner les données, par exemple en comparant les données relatives aux personnes qui voyagent à l'étranger à une base de données sur les personnes qui réclament de l'assurance-emploi et vérifier ainsi si ces demandeurs étaient vraiment disponibles pour travailler comme elles l'ont déclaré. On peut aussi comparer les dossiers de prestataires de l'assurance-emploi avec les déclarations de revenu afin de découvrir les fraudeurs. On peut s'assurer qu'il n'y a pas d'abus à l'égard de l'assistance sociale. À propos, vous avez peut-être remarqué que ces exemples ont un point commun : le gouvernement semble plus disposé à s'ingérer dans la vie privée des moins nantis de notre société, des personnes qui s'expriment avec plus de difficulté, qui sont moins influents et, par conséquent, moins en mesure de contester les intrusions du gouvernement.

Le troisième facteur qui nuit à la protection de la vie privée est la puissance commerciale de l'industrie de la haute technologie. Les industries des technologies de surveillance pourraient gagner des centaines de millions de dollars si elles vendaient leurs produits comme des moyens d'accroître la sécurité, la productivité ou tout autre avantage social. Elles pourraient gagner des millions de dollars si elles persuadaient la population que les caméras de surveillance sont des outils indispensables pour assurer la sécurité et protéger les biens. L'industrie des tests biotechnologiques pourrait gagner des sommes faramineuses si elle persuadait les gouvernements et les entreprises que, malgré toute preuve du contraire, le recours aux drogues est hors de contrôle et que les tests antidopage permettront de tenir les utilisateurs à distance.

Les slogans publicitaires en faveur de ces technologies n'abordent jamais la question du prix élevé et caché qui y est associé, soit votre vie privée. La puissance commerciale de ces industries et leur quête de profits écrase les personnes et les organisations qui disposent de moyens financiers plus modestes (c'est peu dire) et que la protection de la vie privée préoccupent. Les commissaires à la protection de la vie privée, les organismes de défense des droits de la personne et les particuliers qui font valoir leurs droits sont des David tenant tête aux Goliath des entreprises et du gouvernement. Aucun d'eux ne dispose des ressources financières nécessaires pour rivaliser avec des campagnes de publicit&ea

Signaler un problème ou une erreur sur cette page
Veuillez cocher toutes les réponses pertinentes (obligatoire) : Erreur 1 : Ce champ est obligatoire.

Remarque

Date de modification :