Sacrifier la vie privée sur l'autel du pouvoir : Les répercussions de la gestion de la réputation moderne sur la primauté du droit

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Jesse Hirsh

Ce document a été commandé par le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada dans le cadre de la série de conférences Le point sur la vie privée

Décembre 2010

Avis de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans ce document sont celles de l'auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement celles du Commissariat à la protection de la vie privée du Canada.

Vidéo connexe :  Le point sur la vie privée - Chris Soghoian et Jesse Hirsh


De nouveaux moyens de mesurer la hiérarchie sociale apparaissent; ils permettent d’attribuer une valeur beaucoup plus détaillée et nuancée aux citoyens et aux consommateurs que les outils actuels (qui sont fondés sur la solvabilité).

En utilisant le capital social comme moyen de gérer la réputation, les nouveaux outils des médias sociaux élargissent le domaine de la surveillance pour englober désormais les activités et les intérêts, non seulement économiques, mais aussi sociaux. Contrairement aux évaluations économiques, la mesure du capital social brouille la distinction entre vie privée et vie publique, car nos activités sociales se déroulent généralement dans les deux sphères à la fois. En effet, les nouveaux médias nous permettent de faire connaître publiquement nos activités privées et de participer à des activités publiques en privé.

Ce phénomène se répand si rapidement qu’il est difficile d’en suivre l’évolution. Il est même presque impossible à comprendre pour la plupart des citoyens et des consommateurs.

Du point de vue de la réglementation, le problème est lié au fait que le consentement est illusoire en raison du déséquilibre de pouvoirs dissimulé derrière cette technologie, qui est pour le reste intéressante et stimulante.

Ce qui est présenté comme un échange équitable est en réalité une transaction dont les parties n’ont pas du tout la même compréhension. Il y a presque un monde de différence entre les parties tellement l’écart est grand entre leurs niveaux de compréhension respectifs de la nature de la relation.

Ce déséquilibre s’explique en grande partie par l’incidence de l’analyse (en temps réel) de l’information, ou plutôt des renseignements, qui existent sur presque tous les consommateurs (si l’on parle de relations commerciales) et les citoyens (lorsqu’il s’agit de relations politiques et gouvernementales).

Le domaine de l’analyse (en temps réel) demeure l’un des segments les plus lucratifs et un de ceux dont la croissance est la plus rapide dans l’industrie des technologies et des médias. Notre compréhension de ce domaine est limitée, car de nombreuses grandes entreprises ont développé des capacités internes semblables.

Il y a tellement de personnes qui prennent part à cette activité qu’il est impossible de savoir à quel point cette pratique est répandue ou perfectionnée. Nous n’apercevons que des bribes laissant entrevoir un pouvoir inédit qui croît sans cesse.

Il s’agit du pouvoir de mieux connaître des personnes qu’elles se connaissent elles‑mêmes. Au‑delà de l’analyse psychologique, ce type de profilage permet, à la longue, à des professionnels bien formés de comprendre des personnes étudiées d’une façon non encore définie.

Les gens doivent presque être narcissiques pour gérer efficacement leur réputation, car ils ont du mal à consulter ne serait‑ce qu’une infime partie des données et des renseignements à leur sujet dont ils imaginent l’existence. Ils font régulièrement des recherches sur eux‑mêmes à l’aide de Google ou d’un autre service pour savoir ce qui se dit et ce qui est enregistré. C’est peut‑être la naissance d’une littératie existentielle qui permet aux gens de mieux se connaître grâce aux données qui les concernent.

Les répercussions sur les jeunes enfants dont les parents téléchargent la vie entière sur le Web sont peut‑être plus préoccupantes. Depuis leur naissance, ces enfants apprennent à sourire devant la caméra et voient des photos d’eux se propager partout sur le Web. Les parents encouragent cette exposition en offrant aux enfants, en guise de récompense, l’attention collective que procurent les médias sociaux. À grande échelle, cela signifie que la perception selon laquelle la vie privée est une marchandise devient implicitement la norme, car des incitatifs et des récompenses sont offerts à ceux qui acceptent constamment la transparence totale.

En pédagogie, il s’agit du principe selon lequel ce qui est appris est ce qui est évalué,c’est‑à‑dire que l’enseignement axé sur les examens restreint l’apprentissage de l’élève, car il incite celui‑ci à se concentrer sur les résultats plutôt que sur le processus.

Dans l’univers des médias sociaux, ce phénomène se manifeste par un concours de popularité continuel dans lequel les gens reçoivent des récompenses culturelles, économiques et politiques s’ils diffusent une part de plus en plus importante de leur vie en ligne. Les avantages de la diffusion à outrance sont directement liés aux nouveaux modèles de gestion de la réputation et à la mobilité sociale ascendante.

Le danger survient lorsque la culture issue de l’exposition et de la mesure de l’activité sociale devient exagérée et dogmatique. Quand des gens punissent ceux qui protègent leur vie privée (comme ce fut le cas en Allemagne, où des membres d’un groupe d’autodéfense ont lancé des œufs sur les maisons de personnes qui ont décidé de se retirer de Street View) et dénoncent les organisations qui ne répondent pas à leurs attentes (la culture du consommateur qui se plaint sur les médias sociaux), on peut craindre un danger plus grand et plus grave.

Prenons un moment pour effectuer une satire politique et une analyse culturelle, car on peut établir des parallèles intéressants entre les mouvements révolutionnaires du 20e siècle et la révolution des médias sociaux au 21e.

Dans un sens littéral, tant Google qu’Apple parlent ouvertement de leur rôle dans une révolution : la révolution de la transparence qui entraîne explicitement la chute des gouvernements modernes. De plus, ces deux entreprises considèrent qu’elles participent à la « Troisième Guerre mondiale », c’est‑à‑dire à un conflit sur Internet dont l’enjeu est l’économie de l’attention mondiale et les infrastructures d’information connexes. Cette révolution est en grande partie provoquée par les « adeptes de la première heure », qui forment une sorte d’avant‑garde ou de dictature du prolétariat, car ils se chargent d’adopter ou de rejeter toute nouvelle technologie pour appuyer leur vision du monde. Cette avant‑garde est soutenue par le mythe de la « génération Y », qui entraîne une sorte de révolution culturelle obligeant tant les entreprises que les institutions à s’adapter ou à subir les conséquences.

L’histoire se répète souvent, comme disent les érudits. Au début du 21e siècle, nous devons absolument comprendre comment éviter les erreurs épouvantables du 20e. Le problème, c’est que nous n’avons pas toujours conscience de l’aspect politique de l’économie de Silicon Valley ni des perturbations mondiales qu’entraînent encore aujourd’hui les investissements, les technologies et les entreprises de cette région. Silicon Valley, qui était le moteur technologique de la Deuxième Guerre mondiale, a depuis donné à quiconque la capacité d’être une minicentrale de renseignements ou son propre bureau d’enquête. La croissance constante de l’espace de stockage de données et de la puissance de traitement jumelée à l’accès de plus en plus facile à l’intelligence artificielle permet à tout un chacun de rassembler des renseignements au moyen du forage de données. Évidemment, tout le monde le fait.

Il faut donc être conscient que l’économie de l’attention est en réalité l’économie de la surveillance. Internet a donné lieu à une foule de nouveaux médias et d’applications, qui sont généralement conçus pour en apprendre davantage à notre sujet et nous surveiller autant que possible. De nombreux utilisateurs sont séduits par les nouveaux outils permettant de mener des activités de surveillance, même si celles‑ci sont de bien moins grande envergure que la surveillance dont ils sont eux‑mêmes l’objet.

Pourtant, tout ce dont nous venons de parler n’est rien comparativement aux nouvelles possibilités des appareils portatifs. La relation de pouvoir est encore une fois si déséquilibrée que les utilisateurs d’un appareil mobile ne sont pas vraiment conscients qu’ils peuvent faire l’objet d’un suivi et d’un profilage. Comme les internautes, ces utilisateurs n’ont pas vraiment idée de l’ensemble des renseignements personnels qui sont disponibles pour surveiller leurs mouvements et leurs activités.

Paradoxalement, les gens ne connaissent pas explicitement le phénomène, mais ils sont implicitement conscients de son existence. Ils font très peu confiance aux fournisseurs de services de téléphonie sans fil et s’inquiètent de la protection de leur vie privée, mais ils ne connaissent pas véritablement les autres options. Cette situation s’explique en grande partie par le manque d’autorité dans notre société relativement à ces questions et par le fait que les études réalisées sont inconnues de la majorité de la population. Ces études montrent que les jeunes, bien qu’ils adhèrent activement aux médias sociaux, accordent de l’importance à la vie privée et la recherchent parfois désespérément. Elles montrent aussi que la surveillance publique n’est pas dissuasive et que les arguments pour son intensification ne sont pas fondés sur les faits.

En outre, nos dirigeants politiques savent très bien qu’il faut sacrifier la vie privée pour acquérir du pouvoir politique. Ils considèrent également que la vie privée est une marchandise qui peut être rachetée lorsque les richesses liées à ce pouvoir sont acquises.

Par conséquent, ces technologies qui sont des outils de contrôle politique continuent d’être déployées et utilisées précisément parce qu’elles permettent d’exercer un contrôle politique. Les questions relatives à leur efficacité ou à leur légitimité ne sont pas abordées; elles sont contournées au moyen de l’expansion de ces technologies. Parfois, il ne s’agit pas de l’accroissement du nombre de caméras, mais du nombre de personnes qui s’en servent pour surveiller. Ainsi, le projet « Internet Eyes » (Vision Internet), qui prévoit l’élargissement du système de télévision en circuit fermé de la Grande-Bretagne, permettra aux citoyens britanniques de se porter volontaires pour assumer le rôle d’agent de police et de recevoir des récompenses parce qu’ils contribuent à surveiller les rues et les places publiques.

Par conséquent, l’enjeu demeure la réglementation démocratique de la technologie de surveillance, c’est‑à‑dire qu’il faut comprendre comment cette technologie devrait servir à renforcer notre société démocratique. Pour y parvenir, il faut à la fois sensibiliser la population et appliquer les règles. Nous devons donc parvenir à un équilibre entre les rôles de réglementation et de sensibilisation.

Douglas Rushkoff, dans son dernier livre intitulé Program or Be Programmed (Programmer ou être programmé), explique qu’il est nécessaire de comprendre l’orientation de notre société pour pouvoir influer sur notre avenir plutôt que de se fier au destin. Il propose une sorte de décalogue qui laisse entrevoir comment notre monde pourrait être équilibré dans le but de rendre les relations politiques et gouvernementales justes et équitables, ce qui permettrait de conserver le potentiel démocratique de notre société.

La principale question concerne donc la primauté du droit et sa capacité de produire cet équilibre qui encadrera notre société démocratique. Les médias sociaux et la progression de l’analyse en temps réel nous donnent un exemple d’exercice du pouvoir par la force. Dans un tel contexte, la force prime le droit et ceux qui conquièrent le marché dirigent le monde. La primauté du droit peut‑elle contribuer à protéger ceux qui assistent à cette bataille entre de nouveaux oligopoles? Peut‑elle survivre aux révolutions du début du 21e siècle? La réponse pourrait dépendre de notre perception de la vie privée, à savoir si c’est un droit inaliénable ou une marchandise vendue depuis longtemps.

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