Les technologies de surveillance appliquées aux enfants

Rapport préparé par le Groupe de recherche du Commissariat à la protection de la vie privée du Canada

Octobre 2012


Introduction

L’objet du présent document est de résumer les études existantes sur les effets de la surveillance technique sur les enfants, en prenant en compte la vidéosurveillance et les autres moyens de surveillance, et de parvenir à une meilleure compréhension des répercussions de la surveillance sur les expériences des enfants et sur leur attitude à l’égard de la notion de vie privée. Le but est d’éclairer la réflexion sur le grand défi en matière de vie privée inhérent à la surveillance des enfants et des jeunes. Notre étude se limite à la surveillance exercée dans les pays occidentaux comme le Canada. Elle ne porte pas sur les répercussions possibles dans les différentes cultures et religions en général.

Pour reprendre les termes de David Lyon, la surveillance est [traduction] « une caractéristique clé de la vie contemporaine tellement entrée dans les mœurs et tenue pour acquise qu’elle semble anodine et a pourtant des conséquences si considérables qu’elle exige que des chercheurs en sciences sociales se penchent sur la question »Note de bas de page 1. La surveillance est définie comme étant [traduction] « une attention ciblée, systématique et routinière portée aux détails personnels à des fins d’influence, de gestion, de protection ou d’orientation »Note de bas de page 2.

Nous vivons dans une société de l’information où d’énormes quantités de données nous concernant sont recueillies et analysées par des processus automatisés. Les entreprises gardent trace de nos achats, de nos habitudes de navigation sur le Web et de nos interactions sociales en ligne de façon à faire un marketing plus efficace auprès de nous. Les gouvernements surveillent nos opérations financières, nos voyages à l’étranger et nos activités sur Internet sous prétexte de prévenir la criminalité et de lutter contre le terrorisme. Nous ne sommes plus étonnés que nos activités et nos déplacements soient épiés et enregistrés – par des caméras de sécurité, des programmes de fidélité, des réseaux sociaux et des commerces en ligne, des agents chargés de la sécurité aux frontières et une multitude de dispositifs de la vie quotidienne. De plus en plus, nous cessons d’être les sujets passifs de la surveillance pour devenir des participants actifs en communiquant volontairement des renseignements sur nous mêmes pour obtenir des avantages financiers lorsque nous indiquons l’endroit où nous nous trouvons en vue d’obtenir des coupons de commerçants du voisinage ou d’améliorer notre statut social en maintenant une présence active sur les réseaux sociaux. Il est également devenu courant que des particuliers fassent connaître les agissements d’autres personnes, par exemple en affichant publiquement des vidéos montrant des chauffeurs d’autobus désagréablesNote de bas de page 3, des couples se disputantNote de bas de page 4, ou des casseurs en train de commettre des actes de vandalisme et de pillageNote de bas de page 5.

Mais l’on peut dire que personne n’est surveillé plus étroitement dans notre société que les enfants et les jeunes. Depuis leur tout jeune âge les enfants sont sous le regard des caméras – dispositif de vidéosurveillance dans leur berceau, caméra pour surveiller la gardienne et vidéosurveillance en garderie par Internet. Et à mesure que les enfants grandissent et deviennent plus autonomes, la surveillance se poursuit. Aux États Unis et au Canada, une industrie de plusieurs millions de dollars met en marché des logiciels permettant aux parents de surveiller les activités de leurs enfants en ligne et leurs communications par téléphone cellulaire. Des dispositifs GPS comme Alerte Amber sans filNote de bas de page 6 (communément appelé « Mommy in the Sky ») sont vendus aux parents désireux de surveiller les allées et venues de leurs enfants. Et les caméras de sécurité dans les écoles et dans les autobus scolaires sont chose courante.

Au Royaume-Uni, des écoles ont expérimenté la radio-identification (IRF) sur des élèvesNote de bas de page 7. Dans le cadre de cette expérience, une puce IRF reliée à un système central enregistrant ses déplacements est insérée dans un vêtement ou le badge de l’élève. Aux États-Unis, des lecteurs d’empreintes digitales installés dans les cafétérias scolaires permettent aux parents de surveiller les choix alimentaires de leurs enfantsNote de bas de page 8. Certaines écoles du Royaume-Uni ont remplacé les cartes de bibliothèque scolaireNote de bas de page 9 par des lecteurs d’empreintes digitales. Des parcs aquatiques américains ont introduit le bracelet IRF pour remplacer les clés de chambre et les cartes de paiement, ainsi que pour faciliter le téléchargement de photos sur FacebookNote de bas de page 10. Dans l’un des plus importants parcs aquatiquesNote de bas de page 11 du Canada, les clients peuvent faire relier leurs empreintes digitales à un compte leur permettant de payer gâteries et souvenirs sur lecture de leurs empreintes.

Les grandes entreprises surveillent et épient les enfants en ligne de façon à pouvoir établir leur profil d’après leurs activités sur Internet. Ces profils sont souvent utilisés pour envoyer des publicités ciblées. Enfin, les caméras de sécurité omniprésentes enregistrent les déplacements des individus généralement aux fins de prévention de la criminalité et d’application de la loi.

Somme toute, notre société a adopté les technologies de surveillance. Or, il n’y a eu que relativement peu de débat public et d’études sur les effets de la surveillance sur les enfants. Notre rapport vise à résumer les études existantes dans le domaine et à proposer des options pour orienter la politique future et les enquêtes qui seront menées par le Commissariat à protection de la vie privée du Canada.

Les raisons de la surveillance

Elle est abordable, disponible et facile à utiliser

Les progrès rapides de la technologie, en particulier au cours des dix dernières années, ont permis aux particuliers d’avoir facilement accès à des outils de surveillance autrefois réservés aux pouvoirs publics et aux organismes d’application de la loi. Le matériel de surveillance est meilleur marché, plus miniaturisé et plus perfectionné que jamais. Qui plus est, la surveillance est une caractéristique de la vie quotidienne et, par conséquent, elle est devenue un processus normalisé. Les caméras vidéo et les dispositifs GPS sont des fonctions de base des téléphones intelligents. Les ordinateurs personnels, les connexions sans fil et Internet permettent à des particuliers de surveiller à distance leurs biens et leurs êtres chers. Les magasins vendent toutes sortes d’appareils et de caméras de surveillance qui peuvent être facilement dissimulés. Pour résumer, les outils de surveillance qui étaient autrefois l’apanage des romans d’espionnage sont devenus un produit de consommation comme un autre, que l’on peut acheter au centre commercial du coin.

La technologie au service des parents

Les changements sociétaux jouent aussi un rôle important dans l’adoption des technologies de surveillance dans la vie familiale. Il va sans dire que l’on a toujours surveillé les enfants dans le but de s’assurer qu’il ne leur arrive aucun mal. Autrefois, lorsque les gens vivaient ensemble dans des collectivités très unies, la surveillance était exercée par les parents, les voisins et les amis. Aujourd’hui, les gens vivent plutôt dans des quartiers anonymes où ils ne peuvent peut-être pas compter sur les autres pour veiller sur leurs enfants. Cet anonymat peut conduire également à un plus grand sentiment d’insécurité. Si leurs enfants échappent à la vigilance des adultes, les parents craignent qu’ils rencontrent une personne étrangère susceptible de leur faire du mal. C’est tout à fait normal. Or, il se trouve que la technologie peut procurer aux parents un moyen apparemment pratique d’apaiser leur crainte du danger.

En ligne, la peur des étrangers se traduit par la peur des pédophiles et des cyberharceleurs, qui alimente le vaste marché du matériel de surveillance. Dans une enquête menée en 2011 par le PEW Research Center, 54 % des parents américains déclaraient avoir recours au contrôle parental ou à d’autres moyens pour filtrer ou surveiller les activités en ligne de leurs enfants sur ordinateurNote de bas de page 12. Au Canada, les parents adoptent une attitude similaire. En résumant les résultats d’une étude réalisée en 2012 auprès de jeunes Canadiennes et Canadiens par Wired World, Jane Tallim d’HabiloMédias déclarait : « Lorsque nous avons débuté notre cueillette d’information, en l’an 2 000, les adultes affirmaient qu’Internet était une source d’information utile. Aujourd’hui, la grande majorité est d’avis qu’Internet engendre la peur et représente une source de menaces méconnues pour leurs enfants»Note de bas de page 13.

Quant aux entreprises, elles ont pris conscience des possibilités de marketing que recèlent les craintes des parents concernant la sécurité des enfants, comme en témoigne l’avertissement aux parents, communiqué par KidsWatch, une entreprise qui vend des logiciels de surveillance informatique :

[traduction] « Notre application de surveillance du clavardage n’est peut être pas le seul motif justifiant l’achat de KidsWatch, mais c’est un formidable outil de sécurité à posséder. Prenez note de la statistique suivante fournie par le Crimes Against Children Research Center. Près d’un jeune utilisateur d’Internet sur cinq fait l’objet de sollicitations sexuelles indésirables. À nos yeux, ce chiffre semble renversant, mais il suffit de lire votre journal local pour prendre conscience de la fréquence avec laquelle ces situations peuvent se produire. » Note de bas de page 14

La sécurité, alliée au caractère pratique, semble le principal argument de vente des technologies de surveillance. En outre, en plus d’apaiser les craintes pour la sécurité des enfants et de proposer des solutions pratiques, les technologies de surveillance peuvent répondre aux besoins affectifs plus généraux des parents, en particulier lorsqu’il s’agit de jeunes enfants. Dans une étudeNote de bas de page 15 sur les parents danois ayant inscrit leurs enfants dans une garderie permettant la surveillance par Internet au moyen d’une cybercaméra, nombre d’entre eux ont indiqué avoir ainsi le sentiment d’être avec leurs enfants et de les protéger.

Contrôle de l’État

En dehors du foyer, les enfants sont soumis à la surveillance de l’État. Habituellement, cette surveillance est exercée aux fins de contrôle, notamment pour détecter et décourager les comportements antisociaux et hors-normes. Par exemple, les écoles ont recours à des dispositifs de surveillance pour prévenir l’absentéisme et dissuader les élèves de tricher aux examens. Les pouvoirs publics municipaux installent des caméras de sécurité pour décourager le vandalisme et d’autres formes de criminalité.

Profit commercial

En ligne, les enfants sont surveillés par des entreprises qui veulent faire du marketing auprès d’eux de façon à maximiser leurs profits. Selon un article publié en 2010, dans le Wall Street Journal, les sites Web ayant du succès auprès des enfants avaient installé davantage de technologies de suivi sur les ordinateurs personnels que les sites Web s’adressant aux adultesNote de bas de page 16. Ces outils pistent les enfants qui naviguent dans Internet et recueillent des données sur leur comportement et leurs intérêts personnels, qui sont utilisées à des fins de marketing.

Effets de la surveillance sur les enfants

La surveillance technologique est un phénomène relativement récent et il n’existe qu’un nombre restreint d’études sur ses effets à long terme sur les enfants. Les travaux réalisés à ce jour mettent généralement l’accent sur la surveillance en ligne et établissent un lien entre l’utilisation de technologies de surveillance et un style d’éducation parentale axé sur la restriction et le contrôle de l’environnement où évoluent les enfants. À l’extrémité opposée du spectre éducatif, on trouve les parents qui valorisent l’indépendance et la liberté de prendre des décisions.

La plupart des parents se situent quelque part entre ces deux extrêmes : les parents surprotecteursNote de bas de page 17 et les parents laxistesNote de bas de page 18. La décision de surveiller les enfants et dans quelle mesure est un dilemme courant pour bien des parents. Un article paru en 2012 dans le Globe and MailNote de bas de page 19 dresse la liste des arguments favorables et défavorables à la présence de cybercaméras dans les garderies. Une mère qui est favorable à ce genre de surveillance affirme :

[traduction] « Je me suis réconciliée avec cette idée pour la simple et bonne raison que mon enfant me manque… Je sais que quelque part être un bon parent, c’est aussi apprendre à lâcher prise et laisser son enfant développer ses propres relations avec le reste du monde… Mais si des caméras Web sont installées… je peux privilégier les valeurs morales qui sont importantes pour moi – la confiance, l’autonomie, l’indépendance – et néanmoins en profiter pour faire davantage partie de la vie de mon bout de chou de 22 mois que ne le permet habituellement un emploi à temps plein. Si cela apaise mes craintes et me donne davantage confiance en mes capacités parentales, comment cela pourrait il être mauvais? »

En revanche, une mère opposée aux caméras vidéo en garderie se soucie des répercussions négatives de la surveillance à la fois sur les enfants et les parents. Elle déclare :

[traduction] « Nous avons beau nous dire que c’est juste la curiosité de savoir ce que font nos enfants chéris en notre absence. Lorsqu’on nous donne la possibilité d’exercer une surveillance électronique, nous sautons immédiatement sur l’occasion. Tout comme les parents surprotecteurs que nous jurons ne pas vouloir être. Nous sommes ici sur un terrain glissant et il est possible que nous n’ayons pas les bonnes chaussures… Quant aux enfants, il nous faudra attendre pour connaître les répercussions sur eux de cette surveillance numérique de tous les instants ».

La plupart des travaux pertinents sur le sujet de la surveillance s’intéressent au degré d’indépendance que les parents accordent aux enfants et à la manière dont cela affecte leur développement. Les travaux parlent également de la façon dont la surveillance sur une longue période, plutôt que dans un cas particulier, contribue à former la vision du monde des enfants et leur relation avec le monde.

Enfin, il semble y avoir un manque de travaux sur la variation des effets de la surveillance et l’évolution de l’attitude des enfants à l’égard de la surveillance en fonction de leur âge.

Confiance et cachotteries

La confiance est fondamentale pour promouvoir la maîtrise de soi et le développement sain des enfants. D’ailleurs, les travaux qui se penchent sur les effets de la surveillance sur les enfants révèlent souvent des problèmes de confiance. Nous n’avons trouvé aucune étude à l’appui, mais il est logique de penser que le risque de saper la confiance par une surveillance intensive pose moins problème dans le cas des nourrissons, des tout-petits ou des enfants d’âge préscolaire, qui ont besoin d’une participation intensive des parents du fait qu’ils n’ont pas la maturité requise pour prendre nombre de décisions par eux mêmes.

À mesure que les enfants grandissent, la confiance peut poser problème si les parents s’en remettent à la technologie plutôt que de s’adresser directement à eux afin d’obtenir des renseignements. D’après l’étude intitulée Jeunes Canadiens dans un monde branché, Phase III : Parler de la vie en ligne avec les jeunes et les parentsNote de bas de page 20 réalisée par HabiloMédias en 2012, il y aurait une corrélation inversement proportionnelle entre la surveillance parentale et le sentiment de confiance envers les enfants et les jeunes. Les participants à l’étude âgés de 11 et 12 ans acceptaient la surveillance parentale de leurs activités en ligne comme une mesure de précaution nécessaire parce qu’Internet constitue à leur avis un lieu dangereux et que les étrangers qu’ils peuvent y rencontrer ne sont pas dignes de confiance. En revanche, les adolescents prenaient ombrage de la surveillance parentale et la plupart avaient recours à des paramètres de confidentialité et à d’autres méthodes pour faire obstacle aux parents trop curieux. L’étude a révélé ce qui suit :

« Les adolescents qui partagent les détails de leur vie avec leurs parents ne sont pas ceux qui sont systématiquement surveillés. Dans leur cas, la confiance est mutuelle; les parents considèrent que leurs enfants se comporteront correctement et, en retour, les enfants leur donnent accès à leur page Facebook. » Note de bas de page 21

Selon une autre étude récenteNote de bas de page 22 portant sur près de 500 adolescents et leurs parents, les jeunes qui avaient l’impression qu’on envahissait leur vie privée devenaient encore plus cachottiers avec leurs parents. En conséquence, un an plus tard, ces parents en savaient encore moins à propos de la vie de leurs adolescents.

Lorsque la surveillance est interprétée comme un manque de confiance, cela peut aboutir à des cachotteries et à une attitude subversive de la part des enfants et des jeunes, de même qu’à une réticence à partager l’information avec les parents. Danah Boyd et Alice Marwick ont décritNote de bas de page 23 les techniques utilisées en ligne par les adolescents afin de garder pour eux l’information qu’ils savent à la portée de leurs parents. Par exemple, une adolescente peut utiliser les paroles d’une chanson pour transmettre un message à ses amis, sachant que sa mère interprétera le message d’une façon complètement différente.

Autonomie, évaluation du risque et développement social

De l’avis de Tonya RooneyNote de bas de page 24, le recours à des technologies de surveillance pour remplacer le dialogue et une éducation plus nuancés peut avoir des conséquences négatives sur les enfants puisque le but ultime de ces technologies est de créer un environnement sans risques, qui ne reflète pas le monde réel, où nous sommes constamment confrontés à des risques et où nous devons apprendre la façon d’évaluer et de gérer le risque nous mêmes de manière à fonctionner efficacement. Selon elle, si les parents surestiment le risque et surréagissent de manière systématique, les enfants auront de la difficulté à apprendre à trouver un juste équilibre entre la confiance et le risque. Elle déclare : [traduction] « Nous devons nous demander si les technologies ne privent pas les enfants de la possibilité d’acquérir de la confiance et des compétences qui les aideront à évaluer et à gérer les risques dans le cadre d’une large gamme d’expériences de vie ».

Les chercheurs s’entendent pour dire que la surveillance réduit les possibilités pour les enfants d’exercer leur autonomie et leur indépendance. L’autonomie, définie comme [traduction] « la capacité de penser par soi même indépendamment des notions de récompense et de punition, et de décider entre le bien et le mal, ou entre la vérité et le mensonge »Note de bas de page 25, est associée à un développement social harmonieux. D’après les étapes du développement psychosocial définies par Erik Erikson, les enfants doivent faire l’expérience de l’autonomie dès l’âge de 18 mois de façon à acquérir de la confiance en soi en explorant le monde autour d’euxNote de bas de page 26. Une mise en garde s’impose ici encore : les jeunes enfants ont besoin d’une supervision pratiquement constante, car ils ne sont pas assez développés pour évoluer en toute sécurité dans leur milieu et prendre soin d’eux mêmes.

Un article récent du EDGE LabNote de bas de page 27 de l’Université Ryerson examine la recherche sur les conséquences sociales du recours aux technologies de surveillance pour restreindre et contrôler les activités des enfants en ligne. Les auteurs concluent que la surveillance par des moyens technologiques peut nuire au développement de l’enfant.

D’après cet article, la surveillance est souvent vécue par les enfants comme une forme de contrôle qui limite leurs choix et entrave leur capacité d’agir en toute autonomie. Elle sert également à orienter leur comportement par des moyens répressifs et des récompenses, ce qui signifie que les enfants prendront leurs décisions d’après le risque de punition plutôt qu’en fonction de leurs valeurs et de l’éthique. Or, lorsque les enfants sont dirigés dans leurs actions, ils n’ont pas la possibilité d’expérimenter en faisant des choix critiques et éthiques, ce qui réduit leur aptitude à réguler et à diriger par eux mêmes leur comportement.

Tant Mme Rooney que les auteurs de l’étude du EDGE Lab formulent des observations sur le cas où l’on exerce une surveillance presque constante. Il vaudrait peut être la peine de déterminer si l’on peut avoir recours aux technologies de surveillance d’une manière restreinte et adaptée à l’âge pour promouvoir la sûreté et la sécurité sans conséquences négatives pour les enfants et les jeunes.

Les compétences numériques

Les compétences numériques sont définies comme la capacité de naviguer en ligne de manière efficace et sûre. D’après les tenants des compétences numériques comme Howard RheingoldNote de bas de page 28, pour acquérir des compétences numériques, les enfants doivent avoir la liberté voulue afin d’apprendre quelle information est digne de leur attention. Des organisations comme HabiloMédias et le Family Online Safety Institute offrent des ressources visant à renseigner les enfants et les jeunes et à leur permettre de faire les bons choix en ligne. Une surveillance omniprésente en ligne, sans égard pour l’âge ou pour la capacité des enfants, semble aller à l’encontre de cette philosophie dans la mesure où elle restreint leurs possibilités d’exercer leur esprit critique.

Le concept de vie privée

La surveillance des enfants peut avoir une profonde incidence sur leur compréhension de la notion de vie privée plus tard dans leur vie. Les enfants apprennent par expérience et s’ils ne grandissent pas dans un cadre où l’on respecte la vie privée ils ne peuvent pas apprendre ce qu’on entend par là. Pour reprendre les termes des auteurs de l’article du EDGE Lab, [traduction] « une expérience authentique de la vie privée fait partie intégrante du succès futur de l’enfant dans la prise de décisions réfléchies et de la façon dont il saura composer avec les barrières sociales ou quand il ne faut pas divulguer de renseignements personnels… Si l’on ne respecte pas l’intimité des enfants dans leur vie quotidienne ou dans leur foyer, ils ne sauront pas comment établir et défendre leurs propres limites et leur vie privée ou prendre conscience de celles des autres lorsqu’ils deviendront adultes ».

D’après Cory Doctorow, qui a longtemps lutté contre l’omniprésence de la surveillance au Royaume-Uni, il est important d’enseigner le respect de la vie privée par l’exemple. Dans un article intitulé « Bebo kids will value privacy when they see adults do to »Note de bas de page 29 publié en 2008 dans The Guardian, il fait valoir que le recours aux outils de surveillance ou son acceptation par la société influencent les sentiments des enfants à l’égard de la vie privée. Selon Doctorow, [traduction] « la censure enseigne aux enfants que le cours normal de la vie en ligne est d’être épié à chaque clic, tweet, courriel ou message instantané »Note de bas de page 30. Il se demande quels seront les effets de cette façon de penser lorsque les enfants d’aujourd’hui deviendront les concepteurs du Web et les artisans de la politique de demain.

La surveillance des enfants et des jeunes et la Loi sur la protection des renseignements personnels et les documents électroniques – L'expérience à ce jour

Jusqu’à présent, le Commissariat a fait enquête sur une plainte concernant la vidéosurveillance d’enfants ou de jeunes. La plainte mettait en cause une garderie qui avait installé des cybercaméras dans ses locaux et permettait aux parents d’avoir accès aux images par InternetNote de bas de page 31. La garderie a déclaré qu’elle avait mis en place le service de cybercaméra de façon à pouvoir surveiller les locaux à des fins de sécurité et rassurer les parents quant à l’environnement dans lequel évoluaient leurs enfants. L’affaire a été en grande partie ramenée à une question de mesures de sécurité. Compte tenu du manque d’information sur les effets à long terme de la surveillance intensive des enfants, nous n’avons pu nous prononcer de façon concluante à l’époque sur la pertinence des objectifs de la garderie par rapport à l’exploitation du service de cybercaméra. Le Commissariat a résolu de continuer à suivre la question de près et à mener d’autres recherches, ce qui lui a donné la motivation pour le présent document.

La surveillance des enfants et des jeunes a également suscité une réflexion dans le contexte du suivi et de l’établissement de profils sur le Web. En 2011, le Commissariat a publié sa position de principe sur la publicité comportementale en ligneNote de bas de page 32, qui établit des restrictions concernant la surveillance des enfants. Conscient de la difficulté d’obtenir un consentement éclairé pour suivre les enfants, en particulier lorsqu’ils sont jeunes, le Commissariat a conseillé aux organisations de s’abstenir de suivre délibérément les enfants et de ne pas faire de suivi sur les sites Web qui s’adressent à eux. Nous reconnaissons également que l’âge de l’enfant joue un rôle important dans son appréciation des conséquences d’une surveillance exercée à son endroit : [traduction] « Ce qui est valable pour un jeune de 17 ans pourrait ne pas l’être pour un enfant de 9 ans. Il faut que les pratiques soient adaptées au développement cognitif et affectif. Ce qui convient dépendra également du contexte particulier. » Cette question s’est présentée lors de l’enquête menée par le Commissariat sur NexopiaNote de bas de page 33, un réseau social pour les jeunes. Dans ce dossier, Nexopia a entrepris d’expliquer à ses membres, en adoptant une formulation adaptée à leur âge, en quoi consiste la publicité comportementale ciblée, comment fonctionne cette publicité et comment supprimer les témoins.

Conclusion

La convergence de facteurs sociétaux, technologiques et commerciaux explique que la surveillance technologique des enfants soit devenue courante dans notre société. Comme il s’agit d’un phénomène relativement récent, on commence seulement à étudier les effets de cette surveillance omniprésente des enfants. Les travaux réalisés à ce jour nous ont conduits à des interrogations légitimes sur les effets peut être préjudiciables que pourrait avoir la surveillance sur le développement social des enfants à long terme. Certains affirment que la surveillance quotidienne pendant l’enfance pourrait même normaliser cette pratique au fil du temps et susciter un changement dans les normes sociales au détriment de la protection de la vie privée.

Nous espérons que les chercheurs étudieront davantage les effets d’une surveillance omniprésente des enfants, entre autres sur leur conception de la vie privée, de même que sur leurs attitudes, notamment leur développement moral, plus tard dans la vie. Il serait utile que les travaux prennent en compte les étapes du développement de l’enfant pour livrer certaines idées sur le rôle de l’âge dans les attitudes et les comportements. Cette information aiderait considérablement les parents à parvenir à un équilibre entre une certaine tranquillité d’esprit et les besoins liés au développement de leur enfant et à adopter une approche plus nuancée dans l’évaluation de l’efficacité et du caractère approprié des services de surveillance.

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Remarque

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