La réputation en ligne, la vie privée et les jeunes : leçons tirées de la recherche canadienne

Jane Bailey (l'Université d'Ottawa)Note de bas de page 1 et Valerie Steeves (l'Université d'Ottawa)Note de bas de page 2

Août 2016

Remarque : Ce document a été présenté par les auteurs ou auteures au Commissariat à la protection de la vie privée du Canada dans le cadre de la consultation sur la réputation en ligne.

Avertissement : Les opinions exprimées dans ce document sont celles des auteurs ou auteures et ne reflètent pas nécessairement celles du Commissariat à la protection de la vie privée du Canada. Comme ce mémoire a été fourni par une entité non assujettie à la Loi sur les langues officielles, il a été traduit de sa langue d’origine par le Commissariat à titre indicatif. En cas de divergence, veuillez consulter la version anglaise. Pour plus d’information sur la politique du Commissariat sur l’offre de contenu dans les deux langues officielles, vous pouvez consulter la page d’Avis importants.


Introduction

Nous avons préparé ce rapport à la suite de l’avis de consultation et demande d’articles sur la réputation en ligne publié par le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada en janvier 2016. Nous avons lu et compris les procédures de consultation. Ce rapport est fondé principalement sur la recherche canadienne auprès des jeunes : le projet The eGirls ProjectNote de bas de page 3 et l’étude Jeunes Canadiens dans un monde branché (JCMB)Note de bas de page 4 d’HabiloMédias. Le rapport s’intéresse notamment aux politiques visant à atténuer les risques d’atteinte à la réputation, plus particulièrement dans le contexte des groupes vulnérables.

La leçon qu’il faut retenir du projet The eGirls Project et de l’étude JCMB est que les jeunes sont préoccupés par les risques d’atteinte à la réputation, et en ce qui concerne les filles et les jeunes femmes en particulier, l’atteinte permanente à la réputation est le danger associé aux médias en réseau. Les jeunes ont mis au point un ensemble de stratégies et de normes pour atténuer ce danger, mais les pratiques d’entreprise et les architectures en ligne font en sorte qu’il est incroyablement difficile pour eux de mettre en œuvre ces stratégies.

Ce que les décideurs devraient savoir : ce que pensent les jeunes d’après le projet The eGirls Project et l’étude JCMB

Bien que les jeunes cherchent activement des formes de publicité en ligne, ils sont aussi particulièrement conscients que cette publicité complique l’image qu’ils veulent projeter. C’est pourquoi ils utilisent un certain nombre de stratégies pour protéger leur réputation en ligne en portant notamment une attention particulière à leur apparence sur les photos publiées par d’autres et en demandant à des amis d’intervenir si quelqu’un publie des commentaires négatifs sur eux. Toutefois, la nature commerciale des médias en réseau fait en sorte qu’il est difficile pour les jeunes d’avoir le contrôle qu’ils souhaitent sur leur réputation, et ce, pour deux raisons.

Premièrement, les paramètres technologiques des plateformes qu’ils utilisent les incitent à se dévoiler et, avec le temps, ces paramètres tendent à changer, faisant en sorte qu’il est encore plus difficile pour les jeunes de contrôler la circulation de leurs renseignements. À titre d’exemple, l’intégration automatique de contenu entre différentes plateformes peut rendre les sites plus rentables, mais cela limite aussi la capacité des jeunes à maintenir des frontières entre leurs différents publics. Lorsque les renseignements franchissent ces frontières, le risque d’atteinte à la réputation augmente de façon exponentielle. Par conséquent, beaucoup de jeunes rejettent le modèle réglementaire actuel selon lequel les renseignements sont divulgués avec consentement : par exemple, 83 % des 5 500 jeunes interrogés dans le cadre de l’étude JCMB ont affirmé que les entreprises qui possèdent les plateformes qu’ils utilisent ne devraient pas avoir le droit de voir l’information qu’ils publient. Ce pourcentage grimpe à 95 lorsqu’il est question des spécialistes du marketing.

Deuxièmement, le moteur commercial à la base de ces plateformes est fondé sur une boucle informationnelle : l’entreprise recueille les renseignements personnels et non personnels des jeunes, les utilise pour mieux les associer à des messages commerciaux, surveille les réactions et réajuste ses messages. Les publicités ciblées en ligne sont par conséquent plus invasives parce qu’elles sont fondées sur des profils détaillés de ce que les jeunes disent aimer ou ne pas aimer, de leurs insécurités et de leurs désirs. De plus, le contenu publicitaire et commercial qui est de plus en plus intégré dans ces publicités ciblées offre une gamme très limitée de matériel à partir duquel on peut se constituer une identité, parce que ce matériel repose sur des stéréotypes bien connus qui peuvent rapidement transmettre un message commercial. Toutefois, le pouvoir de ces stéréotypes, qui sont conçus pour jouer sur les insécurités du jeune en tant que personne identifiable, est amplifié lorsque toutes les photos publiées par un jeune sont comparées à des images « idéales » de beauté ou de masculinité et que la capacité du jeune à imiter cet idéal est quantifiée par le nombre de « j’aime » reçu. La commercialisation des médias en réseau augmente par conséquent les risques de conflit chez les jeunes parce que la capacité ou l’incapacité de reproduire ces traits stéréotypés sont perçues comme des signes de réussite ou d’échec. De plus, l’inégalité joue un rôle important puisque les garçons et les filles sont ciblés différemment et les conséquences néfastes pour les membres des minorités visibles sont souvent plus graves.

De ce fait, les médias en réseau créent une « tempête parfaite » dans laquelle les architectures encouragent la divulgation d’information par les jeunes, une information qui est par la suite utilisée pour la publicité commerciale et d’autres produits de marketing reposant sur des stéréotypes étroits. Les jeunes reproduisent ces stéréotypes afin d’attirer des « j’aime », mais leur réussite ou leur échec ouvre la voie au conflit avec ceux qui surveillent et jugent leur représentation d’eux-mêmes. Les mécanismes de consentement simples ne suffisent pas à protéger la vie privée des jeunes dans cet environnement parce que les technologies en réseau sont maintenant intégrées à leur vie sociale, leur école et leur travail rémunéré. Autrement dit, ils n’ont d’autre choix que d’accepter les conditions d’utilisation même s’ils ne sont pas d’accord avec elles.

Ce que les décideurs devraient faire : approches fondées sur ce que pensent les jeunes d’après le projet The eGirls Project et l’étude JCMB

Aller au delà de la surveillance et du contrôle des jeunes. Pour les jeunes, la surveillance est davantage un problème qu’une solution. Les participantes au projet The eGirls Project ont indiqué que c’est précisément parce que leurs interactions et leur représentation d’elles mêmes en ligne sont largement surveillées et observées qu’elles sont plus susceptibles d’être affectées par les jugements sévères et les conflits. Les jeunes ont besoin d’avoir une vie privée et les décideurs devraient la protéger d’une manière significative à leurs yeux.

Prêter attention aux enjeux environnementaux au lieu de tenter de corriger les jeunes. Les participantes au projet The eGirls Project ont indiqué que les décideurs devraient en particulier laisser les filles tranquilles et prêter plus attention aux pratiques et aux politiques des entreprises qui ne leur permettent pas de négocier la confidentialité dans les médias en réseau.

Reconnaître que l’utilisation des médias en réseau n’est pas facultative pour les jeunes. Pour les participants au projet The eGirls Project et à l’étude JCMB, l’utilisation des médias en réseau est un élément essentiel de tous les aspects de leur vie. À ce titre, même s’ils sont au courant de ce que les entreprises font avec leurs données, les jeunes n’ont pas vraiment d’autre choix que de rester sur les médias en réseau. C’est pourquoi il est peu probable que les approches se contentant d’exiger une meilleure divulgation des pratiques des entreprises entraînent de véritables changements. Il devrait à tout le moins y avoir un moyen facile de refuser la collecte de renseignements et on devrait obliger les plateformes à inclure au moins certaines options pour communiquer sans être surveillé.

Réglementer les fournisseurs de plateforme afin de mieux protéger la vie privée. Les participants au projet The eGirls Project et à l’étude JCMB ont estimé que les fournisseurs de plateforme devraient faciliter le retrait de contenu harcelant et qu’ils ne devraient pas être autorisés à conserver à perpétuité les données des jeunes. De plus, ils ont indiqué qu’ils devraient pouvoir contrôler l’utilisation que pourraient faire les fournisseurs de leurs images en ligne.

Offrir plus de soutien aux victimes de harcèlement en ligne. Selon les participantes au projet The eGirls Project, trop peu d’efforts sont déployés pour soutenir et encourager les victimes d’abus en ligne. Les décideurs devraient s’assurer que les écoles disposent d’un financement adéquat pour répondre à ces besoins.

S’attaquer aux causes profondes des problèmes, pas seulement aux symptômes. Selon les participantes au projet The eGirls Project, les filles et les jeunes femmes ainsi que les membres de la communauté gaie, lesbienne, bisexuelle, transgenre et allosexuelle (GLBTA) sont particulièrement vulnérables aux atteintes blessantes à leur réputationNote de bas de page 5. Par conséquent, certains jeunes estiment qu’il serait particulièrement important de s’attaquer à la discrimination et aux préjugés au moyen de mesures éducatives visant à lutter contre l’homophobie, la misogynie et les autres formes d’oppression. Les décideurs doivent être plus attentifs à la protection de la vie privée des membres des communautés qui revendiquent l’égalité.

Aller au delà des médias sociaux et observer l’impact des logiciels éducatifs dans les écoles. La propagation des logiciels éducatifs dans les écoles s’est accompagnée de la surveillance et du contrôle des processus sociaux et intellectuels des élèves, créant de ce fait un public » du berceau à la tombe « pour des services comme Google et normalisant la surveillance et la marchandisation de l’enseignementNote de bas de page 6. Les décideurs doivent interdire ou réglementer strictement les renseignements recueillis par les logiciels éducatifs en particulier parce que ces renseignements peuvent être utilisés pour catégoriser les jeunes de façon discriminatoire.

Utiliser les pouvoirs existants pour encadrer la collecte, l’agrégation et la surveillance des données des jeunes par les entreprises. Le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada pourrait par exemple utiliser le paragraphe 5(3) de la Loi sur la protection des renseignements personnels et les documents électroniquesNote de bas de page 7 pour restreindre ce genre de pratiques parce qu’elles ne sont pas appropriées dans les circonstances. Une façon d’y parvenir serait d’exiger que les entreprises offrent aux jeunes l’option de refuser l’utilisation de leurs renseignements personnels qui ciblent le comportement. Une telle approche contribuerait à briser le cycle d’utilisation commerciale des données des jeunes pour constituer des profils qui sont ensuite utilisés pour intégrer des publicités dans leurs interactions sociales sur les médias en réseau.

Conclusions

Les jeunes constituent un groupe vulnérable dont la réputation en ligne peut être affectée de manière particulière et avoir un impact durable sur la vie des jeunes et leurs possibilités dans la vie. Les jeunes touchés par des axes d’oppression comme le sexe, la race et l’identité sexuelle peuvent être particulièrement vulnérables. L’élaboration de politiques pour réduire de façon significative ces vulnérabilités nécessitera de vastes consultations avec divers groupes de jeunes.

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