Allocution prononcée par le Commissaire à la protection de la vie privée du Canada au Symposium sur la protection de la vie privée de Venise – Intervention sur la gouvernance de l’intelligence artificielle
Le 20 avril 2026
Venise (Italie)
Allocution prononcée par Philippe Dufresne
Commissaire à la protection de la vie privée du Canada
(La version prononcée fait foi)
Merci. Je suis ravi de me joindre à mes chers collègues aujourd’hui pour discuter de l’important sujet de la gouvernance de l’intelligence artificielle (IA).
Je m’adresse à vous en tant que Commissaire à la protection de la vie privée du Canada et président de l’Assemblée mondiale pour la protection de la vie privée, qui regroupe plus de 130 autorités de protection des données et de la vie privée de partout dans le monde.
Il y a quatre éléments essentiels qui, selon moi, doivent être au cœur de toute discussion sur la gouvernance de l’IA, soit la protection de la vie privée, la confiance, les valeurs et la collaboration.
Mon allocution d’aujourd’hui portera sur ces quatre thèmes.
Premier thème : La protection de la vie privée doit être au centre du développement de l’IA
L’IA est alimentée par la collecte massive de données, qui comprennent les renseignements personnels.
Il convient donc avant tout de considérer que la protection de la vie privée doit être un élément central du développement de l’IA et se trouver au cœur de la réglementation en la matière, afin que cette technologie ainsi que d’autres technologies émergentes connexes soient développées et déployées de façon responsable et dans le respect de la vie privée.
Il est important pour les développeurs et les fournisseurs de nouvelles technologies d’intégrer la protection de la vie privée dans la conception, l’exploitation et la gestion des nouveaux produits et services. Pour ce faire, il faut tenir compte de l’incidence particulière que ces outils ont sur les groupes vulnérables, comme les enfants et les groupes qui sont depuis longtemps victimes de discrimination ou de préjugés, pour veiller à ce que l’utilisation de l’IA n’ait pas de conséquences inattendues.
Ces questions sont au cœur de mon enquête menée au Canada sur xAI, la société responsable de Grok, qui fait suite à des informations selon lesquelles ce robot conversationnel aurait été utilisé pour créer des images explicites d’individus sans leur consentement.
Bien que la société ait depuis affirmé publiquement qu’elle avait mis en place des mesures de protection pour régler le problème, l’enquête du Commissariat permettra d’établir si le problème sous-jacent, à savoir l’utilisation de renseignements personnels sans consentement pour créer des hypertrucages de nature explicite, a été résolu ou s’il persiste.
En réponse à de sérieuses préoccupations quant à la création d’images explicites sans consentement, je me suis joint, en février dernier, à 60 de mes homologues au pays et ailleurs dans le monde pour signer une déclaration commune sur la protection de la vie privée et les images générées par l’intelligence artificielle.
La déclaration rappelle aux organisations que les systèmes de génération de contenu fondés sur l’IA doivent être conçus et utilisés conformément aux cadres juridiques applicables, notamment ceux relatifs à la protection des données et de la vie privée.
Je suis très fier du rôle qu’a joué le Groupe de travail sur la coopération internationale en matière d’application de la loi de l’Assemblée mondiale pour la protection de la vie privée (AMVP) dans la coordination de cette déclaration commune.
Pour illustrer une fois de plus l’importance du rôle rassembleur joué par l’AMVP, lors de la conférence annuelle, qui a eu lieu à Séoul en septembre dernier, j’ai été l’une des 20 autorités de protection des données et de la vie privée à signer une déclaration commune sur la mise en place de cadres de gouvernance des données fiables pour favoriser une intelligence artificielle innovante et protectrice de la vie privée.
Deuxième thème : Gagner la confiance du public est essentiel au succès de l’IA
Ensuite, selon moi, il est essentiel de gagner la confiance du public pour assurer le succès de l’IA et pour en exploiter pleinement le potentiel.
Les technologies comme l’IA peuvent offrir des avantages pour l’économie, la société et l’intérêt public, mais leur pleine valeur ne sera maximisée que si elles sont mises en œuvre dans la confiance.
La mise en place de mesures de protection adéquates qui sont connues et transparentes est cruciale pour instaurer la confiance à l’égard de l’innovation.
Il s’agissait d’un message clé exprimé dans la déclaration dans le cadre de la Table ronde des autorités de protection des données et de la vie privée du G7 de 2025 intitulée Promouvoir l’innovation responsable et protéger les enfants en priorisant la protection de la vie privée, dans laquelle nous avons affirmé que « [l]orsque les individus ont l’assurance que leurs données sont protégées et utilisées de façon licite et responsable, ils peuvent accorder leur confiance; cette dernière est nécessaire pour que l’innovation soit adoptée ».
En 2023, en collaboration avec ses homologues canadiens, le Commissariat a élaboré des principes pour des technologies de l’IA générative responsables, dignes de confiance et respectueuses de la vie privée afin d’aider les organisations qui développent, fournissent ou utilisent l’IA générative à appliquer les principes clés de protection de la vie privée.
Alors que les consommateurs accordent de plus en plus d’importance aux questions de vie privée, le fait de prioriser la protection de la vie privée dans le développement des produits et services deviendra un avantage concurrentiel pour les organisations.
Troisième thème : La gouvernance de l’IA doit cadrer avec les valeurs démocratiques et éthiques, ainsi qu’avec les droits de la personne
Le droit à la vie privée est un droit fondamental reconnu internationalement, qui est à la fois une condition préalable essentielle aux autres libertés des citoyennes et citoyens ainsi qu’un droit fondamental pour la démocratie et la liberté elles-mêmes.
Il y a trois ans, à l’occasion du 75e anniversaire de la proclamation de la Déclaration universelle des droits de l’homme, j’ai signé une déclaration commune sur le droit à la vie privée et les droits démocratiques au nom du Groupe de travail sur la protection des données et des autres droits et libertés de l’Assemblée mondiale pour la protection de la vie privée. Mme Ana Brian Nougrères, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur le droit à la vie privée, qui est ici à Venise pour le symposium, était l’autre signataire.
Notre déclaration commune a fait ressortir que les droits démocratiques peuvent être restreints par le contrôle des renseignements personnels sur l’identité, les réflexions et les croyances des individus et l’accès à ces renseignements. Nous avons aussi insisté sur le fait que les nouvelles technologies ont besoin de principes et de processus pour évaluer attentivement les risques pour la vie privée, l’égalité, l’équité et la liberté.
L’automne dernier, j’ai mis de l’avant une résolution adoptée lors de la conférence de l’Assemblée mondiale pour la protection de la vie privée à Séoul, qui appelait à une surveillance humaine véritable des décisions prises à l’aide de systèmes d’IA, en particulier lorsque les décisions peuvent avoir une incidence sur les droits et libertés fondamentaux d’un individu. Cette question sera de plus en plus pertinente dans le contexte de l’IA agentive.
Cette résolution soulignait qu’une approche centrée sur l’être humain à l’égard de l’IA pourrait procurer d’importants avantages pour l’économie, la société et l’intérêt public, notamment en favorisant la prospérité et en permettant de s’attaquer aux défis mondiaux.
Quatrième thème : Collaboration avec les organismes de réglementation au pays et ailleurs dans le monde
Le dernier élément que je souhaite aborder est la collaboration.
La collaboration est au cœur de mon approche comme Commissaire à la protection de la vie privée du Canada et comme président de l’Assemblée mondiale pour la protection de la vie privée.
À mon avis, la collaboration est essentielle pour mieux protéger et promouvoir la vie privée, que ce soit dans le cadre de mon enquête que j’ai menée conjointement avec le Commissaire à l’information du Royaume-Uni sur l’atteinte à la sécurité des données chez 23andMe, ou de démarches où nous faisons entendre une voix collective, telles que les déclarations et les résolutions communes comme celles que je viens de mentionner.
À l’échelle internationale, la communauté de la protection des renseignements personnels, par l’intermédiaire des efforts d’organisations comme l’Assemblée mondiale pour la protection de la vie privée et la Table ronde des autorités de protection des données et de la vie privée du G7, a souligné l’importance de s’assurer que la protection de la vie privée demeure au centre de la conception, de l’élaboration, du déploiement et de l’examen des systèmes d’IA.
Dans ses résolutions, l’Assemblée mondiale pour la protection de la vie privée a maintenu une approche en matière d’IA centrée sur l’humain et respectueuse des droits. C’est une approche qui priorise la transparence, l’explicabilité et l’ouverture, c’est-à-dire la nécessité de disposer de renseignements clairs et accessibles sur le fonctionnement des systèmes d’IA, les données utilisées et la façon dont les décisions sont prises.
La communauté mondiale a insisté sur le fait que les lois existantes sur la protection des données s’appliquent à l’IA, prévoyant notamment des principes clés, comme l’obligation d’avoir un fondement juridique valable pour recueillir et traiter des données personnelles et le fait d’éviter le moissonnage sans discernement de données et la réutilisation de renseignements personnels publics, la minimisation des données, la transparence, les mesures de sécurité et la responsabilité.
Nous avons insisté sur la nécessité pour l’IA de protéger les enfants au moyen de mesures de sécurité rigoureuses et avons soulevé la question des risques liés aux hypertrucages, en particulier ceux à caractère sexuel.
Nous avons également reconnu le besoin d’innovation et d’économies fortes en collaborant avec l’industrie et en favorisant la libre circulation des données dans la confiance et les technologies d’amélioration de la confidentialité.
Les données servent à stimuler l’innovation et l’innovation doit servir à protéger les données.
Conclusion
La gouvernance de l’IA est un enjeu mondial qui nécessite une réponse mondiale.
Nous devons travailler ensemble pour faire en sorte que la protection de la vie privée soit au cœur du développement de l’IA, afin d’instaurer la confiance et de veiller à ce que la technologie cadre avec nos valeurs démocratiques et éthiques.
La collaboration est la clé pour y arriver.
Nous devons créer un cadre de gouvernance de l’IA qui priorise l’innovation responsable, la protection des données et la sécurité dès la conception. Ce cadre protégera les générations actuelles et futures, favorisera une innovation et une croissance solides et contribuera au succès à long terme pour nos pays et nos citoyens.
Je vous remercie.
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